plus fort que le diable de john huston

plus fort que le diable de john huston

Écrit au jour le jour pendant le tournage avec Truman Capote, Plus fort que le diable peut se voir comme le récit d’une histoire abracadabrante en train de s’inventer et de se chercher.

récit foisonnant

Réalisé entre Moulin Rouge et Moby Dick, Plus fort que le diable est très éloigné de la splendeur et du sérieux, que d’aucun ont jugé académique ou solennel, de ces deux films ambitieux tant par leur contenu esthétique que thématique. Plus fort que le diable, film en forme de canular, est naturellement né d’une blague. Pour faire gagner un peu d’argent à l’un de ses camarades romanciers, Claude Cockburn, Huston demande à Humphrey Bogart d’acheter les droits de son livre. La star accepte et déchante aussi vite. Il ne sait quoi faire de ce livre foisonnant et finit par demander à Huston d’en tirer au plus vite un long métrage. Deux scénaristes se mettent sur le coup mais ni Huston, ni Bogart ne sont satisfaits de leur travail. Se trouvant à Rome, Huston apprend que Truman Capote y est également et, connaissant les nouvelles de l’écrivain, vient lui demander son aide. Leur collaboration ne sera pas sans failles puisqu’ils n’avaient généralement qu’un à deux jours d’avance sur le tournage et durent réécrire le script au fur et à mesure. L’extravagance du récit et son absurdité manifeste ne vont d’ailleurs pas favoriser les acteurs qui n’y comprennent goutte. Il paraît effectivement impossible de résumer son intrigue. Huston reconnut par la suite : « Personne ne comprenait ce que nous faisions, y compris nous mêmes, mais on avait un style. »

La fameuse unité dont parle Huston, c’est celle d’une farce sans règles et sans logique apparente. À chaque scène, il se produit un événement qui paraît ouvrir à une intrigue et se referme aussitôt. Si bien que l’on peut d’une certaine façon apprécier Plus fort que le diable comme le récit d’une histoire en train de s’écrire, où des situations de départ pour de multiples films seraient annoncées avant d’être abandonnées. On imagine sans peine Capote inventer une séquence et la donner à son réalisateur qui la filme puis attend le lendemain une scène nouvelle avec une intrigue inédite.

Néanmoins, Plus fort que le diable apparaît rétrospectivement éminemment personnel par les multiples thèmes qu’il charrie et qui sont devenus avec le temps les clichés même du cinéma hustonien : l’échec programmé d’avance (Fat City ; Quand la ville dort), la vanité humaine (Le Trésor de la Sierra Madre ; L’Honneur des Prizzi), l’aventure colonialiste qui ne vaudrait son pesant d’or que pour être tentée (L’Homme qui voulut être roi), et enfin le film envisagé comme une machine ludique, labyrinthique (Le Dernier de la liste).

labyrinthe

Mais énoncer les multiples thèmes qui parcourent Plus fort que le diable ne rend pas compte de la causticité foudroyante de l’ensemble : on y voit des individus pathétiques croyant trouver de l’Or (de l’uranium) en Afrique et échouer à partir, échouer à accoster, échouer à s’enrichir et même échouer à trouver le juste filon. Tout le monde trompe tout le monde, tout le monde est double, voire multiple et pourtant tout le monde, à l’exception peut être de Bogart, est naïf, et croit à ce qu’il a envie de croire. Les bandits veulent s’imaginer que Chelm (Edward Underwood) est un puissant détenteur d’uranium et Chelm croit qu’il est lui-même un noble alors qu’il a seulement hérité d’une pension pour accueillir des aristocrates. Les épouses trompent leurs maris en toute impunité (dans le cas de Bogart et Gina Lollobrigida , on peut même dire qu’il l’encourage) et les trois malfrats vaguement débiles (les géniaux Robert Morley, Peter Lorre et Ivor Barnard) se piègent les uns les autres en pensant que l’un d’entre eux est mort. En fin de compte, dans ce jeu cynique sur la bêtise, chacun s’imagine et se raconte des histoires, à l’image d’une Jennifer Jones grimée en blonde romanesque et fantasque ou des deux scénaristes qui prennent prétexte du roman pour partir dans toutes les directions en fustigeant leurs contemporains et l’ethnocentrisme. À ce titre, les dernières séquences en Afrique sont plus que savoureuses puisque l’on y croise un chef de la police arabe (Manuel Serano) se riant de la bêtise occidentale tout en espérant un jour croiser la route de … Rita Hayworth.

On peut apprécier assez aisément l’apport de Capote en goûtant aux brillants et cinglants dialogues qui pimentent chacune des situations. Par exemple, le soliloque de Peter Lorre sur le temps, le délire fasciste du Major Ross, les interventions éminemment bogartienne d’un Bogart qui s’amuse de ses propres mésaventures comme s’il était omniscient à tout cela. Par rapport à son personnage, on a presque l’impression qu’Huston joue avec les codes de son acteur de prédilection, mais dont ce film marque la fin de leur fructueuse collaboration de six films. Le héros du Faucon Maltais, African Queen et Key Largo allait décéder trois ans plus tard, en 1957. C’est Huston lui-même qui prononcera le célèbre et bouleversant éloge funèbre à l’adresse de son ami.

extravagances

À récit extravagant, circonstances non moins délirantes. Quelques jours avant le tournage, Bogart et Huston ont un petit accident de voiture en Italie. Bogart n’est pas blessé mais il s’est bien mordu la langue et ne peut plus parler correctement. Si bien que Huston est à la recherche d’une voix pour à la fois doubler la star et aussi les acteurs italiens complètement désemparés par les directives théâtrales du cinéaste. C’est en la personne d’un certain Peter Sellers que Huston trouve la solution à tous ses problèmes. Enfin, aussi dingue que son intrigue, le film lui-même a été tourné en couleurs avant d’être finalement distribué en noir et blanc.

À noter que dans Chasseur Blanc Cœur Noir, récit mis en image de Clint Eastwood sur le tournage d’African Queen, on a voulu faire de Huston un homme obsédé par le « péché » dans sa chasse aux éléphants. Dans Plus fort que le diable, cette histoire de « péché » est une pure invention ironique, un autre prétexte déroutant de Jennifer Jones pour tromper les pitoyables bandits qui la harcèlent et cherchent à lui dérober des secrets qu’elle ne détient pas. À croire que les nombreux commentateurs de l’œuvre du réalisateur des Gens de Dublin sont à leur tour tombés dans un panneau qu’Huston avait échafaudé pour se rire de tous ces gloseurs et de la vanité humaine en général.