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Sortie d'août à ne pas manquer
POETRY de Lee Chang Dong
mercredi
28
juillet
2010
par Frédéric Mercier
Filmer sans s’imposer. Laisser des traces dont l’empreinte vous confronte à vous mêmes. Tel est le projet de cinéma de Lee Chang-Dong qui, dans Poetry, réussit un mélodrame limpide et lumineux.





FAIRE JAILLIR UN CRI
« Nous vivons une époque où la poésie se meurt. Certains le regrettent, d’autres déclarent : « Elle peut crever, la poésie. »
Toujours est-il qu’il y a encore des gens qui écrivent des poèmes et des gens qui lisent les poèmes.
Que signifie « écrire un poème » en ce temps où la poésie est en déclin ?
C’est la question que je voulais adresser aux spectateurs, et de là, une question que je me pose à moi-même : que signifie « faire un film » en ce temps où le cinéma est menacé ? »
LEE CHANG-DONG


Je ne sais pas qui un jour a dit que tout grand film parlait d’une manière ou d’une autre de cinéma. De la même manière, pour enfoncer le truisme, je parierai que peu de grandes œuvres ne racontent la longue genèse d’une entreprise créatrice. Poetry , qui se prononce « Si » en coréen, chante le long mois au cours duquel une femme d’un certain âge va enfin laisser sortir d’elle-même un « cri ». Poetry est une œuvre de correspondances, où chaque geste, chaque plan, chaque scène, chaque séquence est à la fois autonome et interdépendante profondément des autres. Quand un chapeau tombe, c’est l’image d’une jeune fille suicidée qui s’invente dans le film intime du spectateur et vient combler la carence d’un suicide que l’on ne verra pourtant pas. Lee Chang-Dong sème des indices, des traces sous forme de couleurs, d’objets, de gestes pour donner à son film une forme pleine et autonome. Mais surtout il sème des indices pour laisser au spectateur, traité comme un ami, le temps de choisir et donc de mieux se comprendre lui-même.

C’est l’histoire de la lente explosion d’un cri ; une gueulante dont on ne soupçonnerait pas au prime abord Mija capable. Cette grand-mère adorable, toujours élégante, fait très attention à son apparence. Cette fausse vieille femme qui fut sans nul doute très belle et qui, semble t il, a fait courir bien des hommes. Une dame sans âge véritable donc et qui fait des ménages chez un vieux cochon handicapé mais encore « vert ». Elle élève aussi son petit fils, triste teigne morose qui passe ses journées à faire la gueule et à se plaindre. Mija ne dit rien, sourit toujours, soucieuse de rester éternellement une belle fleur. Mais aussi parce que Mija croit que l’élégance c’est la politesse des yeux.
 
FILMER DES TRACES

Elle se laisse donc enquiquiner par les hommes jusqu’au jour où elle sent que quelque chose va déborder, quelque chose va sortir de ce trop long mutisme…

Elle apprend que son petit con de petit fiston fait partir de la joyeuse mêlée de petits conards qui ont violé une gamine de 14 ans, laquelle s’est ensuite suicidée. Seule femme parmi les pères des jeunes violeurs, elle écoute avec résignation le conseil des mâles décider que l’on éviterait de gâcher l’avenir des enfants en payant une rétribution à la mère de l’adolescente. Mija écoute, ne dit rien. Quand elle rentre chez elle, le couillon est toujours là, toujours aussi couillon et imbuvable.

Le cri vient de loin et c’est pour cela que Mija décide d’aller prendre des cours de poésie. Dès la première séance, elle apprend que pour pouvoir composer, il faut savoir regarder.Mija tente ainsi de mieux observer une pomme avant de conclure, avec bon sens, qu’une pomme « mieux vaut la manger que de la regarder ». Elle cherche une recette pour pouvoir accoucher, faire venir plus vite ce cri à sa bouche ; ce cri qui contient en germe une vie entière, une existence complète de sentiments contradictoires et d’humiliants silences.

Il se trouve qu’à mesure que Mija cherche ses mots, Mija perd les noms. Elle découvre qu’elle est atteinte d’un Alzheimer. Bientôt elle ne se rappellera plus des noms puis des verbes. « Qu’importe les verbes » dit elle, encore judicieusement au médecin, « seuls les noms comptent ». Mija n’est donc pas une agissante, une femme d’action, nous ne sommes pas dans un thriller, voire dans un mélodrame qui vous tire à lui pour déverser vos ultimes larmes. Nous ne sommes pas chez Innaritu avec Lee Chang-Dong. A la noirceur contrôlée de l’un, à son exhibition démonstrative (trice), préférons la luminosité douce, simple, limpide du cinéaste coréen.

 
QUE FAIRE DE SES CONVICTIONS

Tout semble la heurter avec résignation: et l’attitude des hommes en particulier, sexes sans discipline et porte feuilles cyniques. Le seul contre qui au prime abord, elle exprimera son mécontentement est un policier poète qui ne peut s’empêcher de déverser des blagues salaces.

Lee Chang-Dong, à l’instar de son héroïne et de ce qu’elle découvre, ne conduit jamais notre regard, ne nous commande pas. Il nous invite à regarder, trouvant le point de vue juste pour donner une sensation immédiate de présent, d’instantané. Mija rentre dans une épicerie. Doit on s’attarder sur les conserves, le vendeur, la situation de cette enseigne dans la campagne, dans la société coréenne ? Que nous dit-elle du monde, du commerce ? Rien, peut être. Le cinéaste filme Mija à ce moment là dans une épicerie. Elle a traversé cet espace du monde. Tout ce qu’elle trouvera dans ce lieu aura un rapport avec son histoire personnelle car le film est un monde et Mija cet être humain qui, par sa présence, authentifie la réalité de ce monde là.

Quand le gentil flic poète vient chercher le gamin, on ne sait pas si Mija lui a demandé de l’arrêter. Lee Chang Dong distille des pistes : le matin, elle le lave, appelle sa mère, sort dans la rue jouer avec lui au badmington. Des indices, oui mais pas de résolution. Car la question est trop grave, elle nous engage nous tous moralement. Que doit donc faire Mija ? Sacrifier son enfant pour honorer la mémoire d’une défunte ou veiller à l’avenir d’un être vivant ? En distillant les pistes, Lee Chang-Dong nous invite à faire nous-mêmes notre choix, à regarder les événements en comblant les ellipses par nos convictions intimes. Nul doute que beaucoup de spectateurs auront changé de convictions dans « Poetry » tant le film ébranle nos certitudes avec un calme fraternel, amical. Nul doute que beaucoup se souviendront, au final, du cri de Mija : ce poème qui clôt le film et où la voix de la vieille femme lisant ses propres vers rejoint celle de la morte récitant, depuis l’au-delà, les siens. Qui n’a pas envie de voir un film qui se conclue ainsi ? Qui n'a pas envie de savoir qu'un tel film puisse remporter la plus honorifique des récompenses attribuées à une oeuvre d'exception?

Titre original: Poetry
Origine: sud-coréen
Sortie:
Réalisateur: Lee Chang-dong
Scénariste: Lee Chang-dong
Genre: Drame
Durée: 2H23
Distribution: Diaphana Distribution
Festival: En compétition au Festival de Cannes 2010

 



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