Moi, Pierre Rivière : écrire, mourir, filmer

Moi, Pierre Rivière : écrire, mourir, filmer

3 juin 1835, canton de Vire (Normandie) : un paysan de 20 ans nommé Pierre Rivière égorge sa mère, sa sœur et son frère. Arrêté le 28, condamné en novembre à la « peine des parricides ». 1971 : une équipe dirigée par Michel Foucault tombe sur le Mémoire écrit par Rivière, dans lequel il raconte les malheurs de son père puis explique son dessein de le venger en tuant sa mère et ceux de sa fratrie qui avaient pris son parti. 1973 : Publication, avec le sous-titre « Un cas de Parricide au XIXème siècle. 1975 : Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère est adapté à l’écran par René Allio. Aujourd’hui, l’INA a édité un DVD. Ainsi, comme le dit Foucault : « Jusqu’à la fin du monde, la gloire de Pierre Rivière rebondira ».

Cinéma et restauration

C’est à coups de serpe que le jeune Rivière a massacré sa mère, sa sœur et son frère. Cet assassinat particulièrement violent, parce que ses circonstances sont au fond si banales et son auteur si manifestement anormal, a d’abord l’allure du fait divers dont se régalaient les chroniqueurs et les romanciers du 19ème siècle. Dans un conte de 1882 intitulé « Un Parricide », Maupassant, le grand écrivain des campagnes normandes, invitait déjà son lecteur à juger le criminel, comme s’il était dans le jury. Pour traiter un tel thème, on voit bien que le conteur rompait avec son habitude d’entretenir une distance comique entre ses rustauds pittoresques et ses lecteurs : pour penser l’humain, il fallait en faire éprouver les limites.

René Allio va plus loin. Moi, Pierre Rivière est un film où la parole des gens est directement retranscrite selon une forme qui emprunte volontiers à l’interview journalistique. C’est comme à la télévision ! Les paysans de son histoire ne sont pas à proprement parler interprétés : ils sont ranimés par de véritables paysans, dont le mode de vie est aussi éloigné que possible de l’existence des acteurs « professionnels ». Ces « modèles », comme aurait dit Robert Bresson, par leurs corps, leurs gestes agraires et leur parlure, sont la continuation des protagonistes de 1835. Ensuite, entre ces séquences discursives et organisées par elles, le récit file. Ce film de l’action semble l’action brute, le simple fait de la vie de ces paysans. L’opposition entre fiction et documentaire perd ainsi sa pertinence. À l’heure où les vidéos capturant le réel sont omniprésentes, alors que nos technologies favorisent leur production, leur échange et leur réception, Moi, Pierre Rivière interroge fortement le rapport au temps instauré par ce type d’image. On entend souvent que nos technologies de communication annulent l’espace ; mais elles transcendent tout autant les périodes historiques. En regardant et en écoutant tel ou tel témoin dans le film, vous vous demanderez souvent, selon le joli mot de Frédéric Mercier, « qui regarde qui ? ». En effet, il n’y plus qu’un seul temps : un vaste présent qui nous rend, eux et nous, parfaitement contemporains.

Des caméras pour restaurer quelle vérité ?

C’est à coups de serpe que le jeune Rivière a massacré sa mère, sa sœur et son frère.Face à une telle extrémité, les points de vue ne peuvent que s’affronter. René Allio se sert de ces divergences pour écrire son film. Le scénario s’appuie minutieusement sur l’ouvrage collectif publié par Foucault, c’est-à-dire non seulement sur le Mémoire de Rivière, mais aussi sur les procès-verbaux des interrogatoires et ceux du procès. Pour faire jaillir l’image vraie de l’histoire, le film a recours à un montage alternant les discours et les points de vue, tout comme l’on frotterait deux silex pour obtenir une étincelle (c’est du Platon !). La caméra n’est jamais interne à un personnage. Même lorsque Pierre écrit son histoire, l’objectif vient s’ajouter, comme une caméra de journaliste. Bien sûr, jamais elle n’a la bêtise de faire croire à cette objectivité médiatique qui mettrait les choses à plat. L’art s’assume, avec tous ses artifices. À un moment du film, l’amant de la mère, tout heureux de l’avoir engrossée, vient chanter une chanson paillarde chez le père Rivière. Est-ce une fanfaronnade de débauché, une méchanceté ourdie par la maman, une franchise grossière ? En tout cas, Pierre n’apparaît pas dans la scène, lui qui souffre tant des humiliations subies par son père bien aimé. C’est que le film ménage une superbe surprise, inaugurant un procédé méticuleux qui contribuera à la célébrité de Retour vers le futur ! Pierre Rivière semble finalement jouer et rejouer les scènes de sa vie en fonction de tel ou tel témoignage, éventuellement le sien, comme une marionnette que l’on chercherait à diriger avec justesse. Rien n’est caché des éventuels échecs à restituer certains aspects intimes de ses pulsions, par exemple son rapport honteux au sexe ou à la masturbation (pour lui, c’est « aller voir le diable »). Jamais la compréhension ne prétend se refermer sur son cas. Le spectateur est traité avec respect : il doit savoir examiner ce cas de matricide.

La conséquence de cette diversité de points de vue est une rupture avec l’ordre chronologique. L’arrestation du jeune homme, par exemple, est laissée en plan lorsque la caméra est dans la maison du gendarme. Elle n’est poursuivie que bien plus tard, avec une autre caméra, alors que Pierre raconte les derniers moments de sa cavale. René Allio propose un film émancipé de la « Monoforme » dénoncée par Peter Watkins : ce faisant, il est en cohérence avec cette idée que le cinéma doit être l’art qui sculpte le temps mais aussi, plus simplement, avec le genre du récit à énigme, qui impose la logique de puzzle à la révélation de la vérité.

Restaurer les raisons d’un délire

C’est à coups de serpe que le jeune Rivière a massacré sa mère, sa sœur et son frère.Pierre annonce et défend cette ultra-violence dans son Mémoire avec une netteté et une honnêteté intellectuelles qui ne laissent pas de surprendre. Le petit paysan qui passait pour l’idiot du village (seul l’instituteur a été en position de reconnaître ses capacités) est instruit, et pas seulement du prêchi-prêcha usuel. Son texte ferait rougir bien des d’adultes que la société tient aujourd’hui pour « sérieusement formés ». Mais, plus fort encore, ce qui le rend supérieur à nombre de professionnels de l’éducation et de la culture, c’est qu’il est tragiquement transfusé, lui, de la puissance des œuvres intellectuelles et techniques de l’homme. En découvrant le fil de ses raisons, vous voyez vraiment comment des récits (fictifs, historiques, documentaires) peuvent infuser dans la chair d’un être, le transporter au point d’en faire un objet. Une passion pure. Il est indéniable, comme a voulu le dire à son propos le philosophe François Châtelet, que Pierre Rivière a su, toute sa courte vie, sortir de son environnement, se porter au-delà des frontières de son bled, et chercher. Dès lors, son entreprise littéraire accompagne et formalise la méditation de son crime. Le marginal et le mal-aimé du village avait parfaitement conscience que le sacrifice de soi était le corollaire de son écriture, son certificat d’accession au statut glorieux de créateur.

La composition du Mémoire oblige à questionner le lien entre délire et intelligence. Moi, Pierre Rivière devient un grand film judiciaire. René Allio met en scène les différentes conclusions médicales établies à l’époque pour le procès. Comment juger et comment punir un individu si hors normes ? Le film offre cependant une autre problématique juridique, qui n’est pas évoqué dans les compléments du DVD. Allio n’oublie pas de mentionner le caractère ouvertement misogyne de cet assassinat. Pierre construit toute une philosophie du droit fondée sur l’infériorité des femmes, en réaction à quelques évolutions égalitaires dont il se sent victime. Sa mère apparaît effectivement comme une créature méchante, luxurieuse et hystérique. Rarement personnage dégage une telle antipathie. S’il y folie dans le film, c’est chez cette grognasse qui hurle et vitupère. Dans certaine scène, j’ai vraiment eu envie non pas qu’elle meure, mais de la tuer personnellement. C’est là que le réalisateur joue avec nos distanciations : il m’oblige à me rappeler qu’il y a un point de vue. Qui sait si cette mégère, justement parce qu’elle est plus vraie que nature, n’est pas devenue un personnage de fiction inventée par un fils, haïssant fanatiquement les femmes ?

L’exigence de la forme cinématographique voulue par Allio oblige à ne pas enfermer un film ouvert. Lutter contre la Monoforme des images standards, c’est n’être dupe ni de ce qui est documentaire ni de ce qui est fiction…