melancholia de lars von trier

melancholia de lars von trier

Claire (Charlotte Gainsbourg), épouse de John et mère de famille de la haute bourgeoisie, se plie en quatre pour célébrer comme il se doit le mariage de sa sœur Justine (Kirsten Dunst). Brillant d’un splendide éclat, une étoile dans la constellation du Scorpion attire l’attention de la famille. Mais les états d’âme de Justine pendant la fête redeviennent vite la préoccupation principale de la noce. Melancholia, ou le « no future » punk élevé au rang de parfaite tragédie.

Codes et Tragédie

Se retrouver enfermé dans une salle où passe Melancholia peut s’avérer une expérience pénible. J’en ai vu beaucoup quitter la salle tant le film de Lars von Trier assume sa construction codifiée et ses rôles types.

L’action commence par l’exposition de ses artifices. Quelle joie de voir un cinéma qui intègre les expérimentations de la vidéo ! Par leur technique aussi bien que par leur motif crépusculaire, les séquences inaugurales rappellent par exemple les films du groupe russe AES+F, comme The last Riot et Le Festin de Trimalchio. Les acteurs du drame imposent un monde qui n’a pas l’air tout à fait réel : c’est nous, spectateurs, qui, par habitude, projetons trop de réalisme à ces images virtuelles. Et il semble, tout le temps, que le réalisateur veuille rappeler que la force de l’art repose sur des conventions. Or la première partie du film, le mariage, s’ingénie à dénoncer tous ces rites dans lesquels nous nous empêtrons. Melancholia peut être considéré comme une œuvre autodestructrice dans l’exacte mesure où toutes les actions humaines, y compris les créations artistiques, étouffent et s’éteignent sous le poids des règles et des codes. Justine tente de se révolter contre les œuvres exposées chez sa sœur, y substituant celles qui disent la vanité, l’hypocrisie, la souffrance ou, finalement, la mort. L’Hymne à la joie est ridiculisée, tout comme la musique de Wagner, que l’on pourrait « encore entendre au fond de la mer ». Or que nous fait entendre la bande son ? La sensibilité de Lars von Trier le conduit à ironiser contre ceux qui voient en l’art une possible liberté, un salut, un réconfort. Pas d’échappatoire ; premier point tragique.

J’ai l’impression que c’est cette démonstration que le cinéaste a voulu achever à Cannes, à tort ou à raison. Melancholia, trou noir, est le contrepoint exact de Tree of life, solaire, lequel permet au contraire de faire le deuil.

La vision du monde de Lars von Trier est profondément tragique car ce qui tient lieu des dieux, en fait les masses surhumaines des objets astronomiques, représente certes une admirable beauté, mais une menace hors de tout calcul, absolument non maîtrisable. Le film expose donc également d’emblée l’échéance fatale qui attend l’humanité. Il réactive ainsi la convention dramatique de l’unité de temps classique ! Les hommes sont écrasés par les dieux ; deuxième point tragique.

La comédie humaine face à la fatalite

La fin étant donnée, comment les femmes et les hommes vont-ils se comporter ? Telle est l’une des questions qui peut présider à l’histoire de Claire et Justine, à notre histoire humaine.

Melancholia utilise alors les codes du genre de la satire sociale. Le mariage explose. Pour être exact, pour le spectateur il n’y en a pas, de mariage, puisque le film commence après la cérémonie religieuse, par la fête, d’ores et déjà gâtée par le retard burlesque du couple. Ce n’est pas que Justine, peu à peu, se mette à ressembler à sa mère, boule de haine acerbe et amère, ni qu’elle devienne une femme révoltée ; plutôt mue par une science mystérieuse, elle amorce une dépression, exprimant une forme de folie magique qui la détache de tout. La nuit précédent la collision, « aunt Stealbreaker » s’offre sauvage et nue à la clarté bleue grise de la planète Mélancholia. La symbolique astrologique fonctionne à plein régime : Justine est accordée à l’astre qui va anéantir la vie. Conformément au dicton romantique, son trouble mental est une expression directe de la vérité. C’est son point de vue, résolument nihiliste, qui est adoptée. Le spectateur est amené à approuver son émancipation de tous les rapports sociaux, au profit d’une acceptation d’une liberté totale qui ne peut avoir pour forme que l’anéantissement.

À côté de la folle, de manière toujours aussi conventionnelle, Lars von Trier n’oublie pas l’enfant, l’autre figure de la véridicité. Le fils de Claire et John invente de lui-même un petit appareil pour mesurer le diamètre apparent de la planète. Il est mû par l’étonnement et l’envie de comprendre. Qu’à cela ne tienne ! À lui, l’Adulte ment, encore et encore, jusque dans cette cabane magique où on lui demande de fermer les yeux. No future ! No hope ! No truth ! Et no magic ! Le père (joué par Kiefer Sutherland, le sauveur du monde américain de 24 heures Chrono) incarne une science trop sure d’elle, assise socialement aussi ; reconnaissant trop tard son erreur, l’esprit fort et le pater familias se vautre dans la lâcheté.

Claire, quant à elle, ne fuit jamais ses responsabilités. Elle suit les élans parfois contradictoires que lui dicte son cœur de mère, d’épouse et de sœur. On dirait un personnage de Tree of life tombé dans une histoire et au milieu d’êtres où elle n’a théoriquement rien à faire. Du mariage jusqu’au cataclysme galactique, elle essaye de sauver au moins les apparences d’une normalité. Elle est sincère et belle dans son illusion.

Détruire pour de rire

Les toutes dernières images s’occupent de balayer tout ça en un instant. L’exercice parodique a bien sûr ses limites (ou, plutôt, c’est nous, avec nos codes, qui ne cessons de limiter les choses !) mais la radicalité du dénouement ne peut laisser indifférent. La fin peut se vivre comme un grand manège à sensations ou comme un déchirement authentiquement triste. En tout cas, après la misologie kantienne (haine de la raison) il faudrait inventer le terme de misobiotie, haine de la vie, pour définir la noirceur de Mélancholia.

Une aporie aussi brutale cache un humour dévastateur. Ce refus de l’enfant (qui parle si peu) et ce rejet des adultes n’appartiennent-ils pas à l’adolescence potache ? Tous les personnages sont figés dans des postures mécaniques ; elles sont poussées jusqu’à une absurdité plutôt drôle chez le groom et le maître de cérémonie. Alors qu’il suscitait la sympathie grâce à sa maladresse, on finit par rire aux dépens du piteux mari, éconduit son désir dans la main et son pantalon sur les talons. Grinçant ! L’espion prétendant de Justine tient un rôle comique : sa mission est proprement de divertir : amuser et détourner l’attention. Finalement, c’est la mariée mélancolique qui le forcera, de la même manière qu’elle pisse. Sa relation essentielle avec le chaos céleste demeure donc moins blasphématoire que carnavalesque. Une tragédie aux rouages aussi énormes est d’autant plus cruelle qu’elle peut se lire comme une blague : « et si j’imaginais le truc le plus incroyable qui soit, une espèce d’Armageddon qui soit glauque et métaphysique ». Les anthropologues en herbe diront que Melancholia est un film catastrophe détourné par un Européen conscient de la fatigue mortifère de son histoire culturelle. Les psychanalystes des civilisations s’amuseront à y voir un symptôme. Allongez la liste comme vous voulez. Mais ne serait-ce pas faire fausse route que de prendre ce film uniquement au premier degré ? Au terme de cette évocation « à chaud », il me semble entendre un rire, froid celui-ci. C’est le rire royal de l’artiste qui joue.