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Analyse de la filmographie complète
UNIFORMES ET JUPONS COURTS de Billy Wilder
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vendredi
13
novembre
2009
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par Frédéric Mercier
Il y a deux films dans The Major and The Minor, le premier long métrage réalisé par Wilder en 1942: le scénario d'un récit traditionnel de comédie des apparences et la mise en scène d'une évocation libre et irrévérencieuse du théâtre social institutionnel où adultes et enfants travestissent leurs désirs. L'évocation éclaire le récit d'une lumière crue sur la nature humaine et l'hypocrisie sociale. Comme l'avait voulu Wilder, son titre original dit littéralement de quels ambitions est constituée cette oeuvre ambivalente et biscornue: d'un joyeux film régressif et d'une observation lucide et mature de la nature humaine; bref d'un film mineur et d'un chef-d'oeuvre.
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TRAVESTISSEMENT ET REGARDS SUPÉRIEURS |
Susan en a assez de la grande ville. Les hommes n'ont qu'une idée en tête: le sexe. Ecoeurée par cette débauche citadine, elle décide de retourner dans son village natal pour finir ses jours auprès de ses parents. Malheureusement, le billet de retour coûte cher et Susan n'a pas de quoi le payer. Voulant bénéficier des prix demis tarifs réservés aux enfants, elle se déguise en une adorable petite jeune fille de douze ans. Le trajet se passe plutôt bien jusqu'à ce qu'elle croise la route d'un Major de l'Armée américaine, instructeur dans une académie militaire et qui met tout son énergie à prendre la fausse fillette sous son aile.
Uniformes et jupons courts est aujourd'hui encore célèbre puisqu'il est le tout premier film réalisé par Billy Wilder, alors scénariste très côté qui avait notamment écrit pour son mentor et ami Ernst Lubitsch. Il s'agit d'une comédie assez traditionnelle, pleine de quiproquos et d'allusions sexuelles, dont le principal ressort comique est la travestissement de Ginger Rogers en insupportable gamine rêveuse de 12 ans. Vraie idée amusante en vérité, non tant par son originalité que parce que Rogers, alors âgée de 30 ans, ne peut en aucun cas passer pour une enfant. Comme dans Victor Victoria trente ans plus tard, sous la houlette de Blake Edwards, le spectateur est invité à voir ce que les personnages du film ne voient pas. Le rire est provoqué par ce sentiment de supériorité sur les humains de la fiction, aveuglés par leurs tabous. Sans ces interdits de la conscience sociale, comment le beau capitaine du récit pourrait sinon s'éprendre d'une jeune adolescente? Comment pourrions nous croire, dans le film d'Edwards, qu'Errol Gardner, incarnation de la virilité frustre, ait des penchants homosexuels? Cette astuce comique, usitée aussi dans Allez coucher ailleurs de Howard Hawks cinq ans plus tard, trahit surtout ici les prémisses d'un véritable rapport au monde que Wilder découvre, scène après scène, en travestissant à son tour une gentille bluette en vaudeville saignant sur la comédie des apparences d'une société vouée à fermer les yeux sur les "terribles" passions humaines.
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COMIQUE RÉGRESSIF |
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Uniformes et jupons courts est construit sur deux modes: le récit de la fuite en avant d'une jeune femme décidée à fuir les turpitudes de la grande ville et l'évocation d'un désir ardent de retourner à l'enfance. Le récit est narré très classiquement, à partir de l'opposition traditionnelle entre la campagne et la ville. Il installe le spectateur dans une situation confortable, confortablement codée où le bon sens moral doit ressortir victorieux. C'est le premier film, celui d'une comédie légère, légèrement irrévérencieuse où Ginger Rogers démunie est obligée de se faire passer pour Shirley Temple dans l'espoir d'obtenir un billet à moitié prix et regagner son village natal du Middle West où vivent encore ses parents. L'évocation d'un désir régressif va venir peu à peu miner la bonne humeur et surtout la belle morale du récit. En pénétrant dans une institution militaire, Susan fait l'expérience, armée d'un regard d'adulte, de voir l'enfance de près. Elle redécouvre ce monde, censé être transparent et innocent, qui est en fait un théâtre de dupes comme le monde adulte. Même théâtre en vérité où les hommes usent d'armes, de stratégies, de courtoisie pour pouvoir tous forniquer. En vivant l'expérience peu concluante d'un retour rêvé au prétendu Paradis Perdu, Susan voit combien les jeunes trouffions ne pensent qu'à peloter. La parade militaire ne sert à rien, sinon un temps à maintenir cette ardeur adolescente. Les évocations de grandes stratégies célèbres permettent d'enlacer les filles et de mieux se serrer contre elles. Adultes et enfants se ressemblent et théâtralisent, comme l'inconscient, leur désir sexuel. Ce qui les différencie peut être, et sans doute est-ce cela la fameuse "innocence" enfantine, c'est que les marmots ne sont pas dupes des révérences, des politesses servant à masquer la honte toute judéo-chrétienne de leurs aînés.
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LA MISE EN SCÈNE ÉLÈVE LES MINEURS |
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C'est la mise en scène qui prend en charge l'évocation sinistre d'une société hypocrite. Le scénario sert l'argument de la comédie. Pourtant, une fois encore, les études de Wilder ne s'attardent pas sur le poids de cette mise en scène. On continue de s'accrocher aux récurrences scénarististiques, aux inventions du langage qui réduisent l'analyse du film à trouver dans les brèches du récit ce que la mise en scène pourrait venir corroborer des intuitions critiques. On bâtit un système, c'est la Politique des Auteurs dont Wilder fut un temps tenu éloigné, et on y applique ce que l'on chercherait en vain dans le film. Mauvais enquêteurs en fait qui jouent aux limiers comme le sinistre Frédéric Larsan du Mystère de la Chambre Jaune, au lieu de suivre le bon bout de leur raison comme Rouletabille. Pourtant les évidences sont là, posées, devant nous: Rogers est trop au contact d'un client qui, grâce à son argent, fait tomber son masque de la respectabilité; travestie, elle prend le train, elle est donc en fuite; dans le lit, le major maintient Susan au lit pour la garder auprès de lui, se sert de contes enfantins pour l'infantiliser tant il se sent attiré vers elle; de la même manière, quand surgit la fiancée du Major, elle le croit au lit et l'infantilise à son tour puisqu'elle rêve de mettre sa main sur lui. Dans les deux scènes, la victime infantilisée est cernée au-delà des barreaux de l'échelle des deux lits superposés qui prennent ici l'apparence de barreaux d'une prison. Des exemples comme ceux-ci abondent dans le film, et dans la filmographie de Wilder jusqu'à l'obsession: le cinéaste passe son énergie de créateur d'images à figurer des rapports de force entre individus qui cherchent sans cesse à maintenir autrui dans des espaces clos, dans des positions closes pour faire d'eux ce qu'ils désirent secrètement.
D'une apparence anodine (The Minor), ce premier long métrage enlevé, joyeux, où chaque scène amuse, porté par une merveilleuse Ginger Rogers, use déjà de sa forme convenue et artificielle pour figurer le rapport au monde du cinéaste: celui d'un artiste débarqué à Hollywood, pris entre les mailles de la machine dont il a besoin pour exprimer son talent mais dont il n'arrive à se défaire à mesure que l'étau de la machinerie se referme sur lui.
Fiche technique Titre : Uniformes et jupons courts Titre original : The Major and the Minor Réalisation : Billy Wilder Scénario : Billy Wilder et Charles Brackett d'après la pièce de Edward Childs Carpenter et l'histoire de Fannie Kilbourne Production : Arthur Hornblow Jr. Société de production : Paramount Pictures Photographie : Leo Tover Musique : Robert Emmett Dolan Décors : Hans Dreier et Roland Anderson Costumes : Edith Head Pays d'origine : États-Unis Format : noir & blanc Genre : Comédie Durée : 100 minutes Date de sortie : 1942 (États-Unis)
Distribution Ginger Rogers : Susan Applegate Ray Milland : Le major Philip Kirby Rita Johnson : Pamela Hill Robert Benchley : Mr Osborne Diana Lynn : Lucy Hill Edward Fielding : Le colonel Hill Frankie Thomas : Osborne Raymond Roe : Wigton Charles Smith : Korner
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LES COMMENTAIRES DES INTERNAUTES : |
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BORZAGE a écrit le 14 novembre 2009 :
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« C'est brillant, vous connaissez bien ce cinéaste. Je n'ai jamais lu une telle chronique sur ce film toujours dénigré par les autres critiques. Merci, mille fois. »
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