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SAMEDI 6 MARS 2010
LE FEUILLETON DE THOMAS DEMOULIN
UNE HISTOIRE VRAIE de David Lynch
par Thomas Demoulin
Alors que Mulholland Drive a été élu meilleur film des années 2000 par de nombreux cinéastes et critiques, je me suis dit qu’il pourrait être intéressant de mettre en avant cet autre film de David Lynch, The straight story (« Une Histoire vraie »), sorti en 1999. Puisque ma faculté de juger se fonde sur la subjectivité de mon corps, voici mon point de départ pour ce numéro de votre feuilleton : une goutte que l’on appelle « larme ». Cette sphère en phase critique s’est formée lors d’une séquence où le mouvement filmé est celui de la quiétude : la tranquillité d’un jour comme les autres dans le petit village isolé de Laurens, Iowa. Cadrage, composition et mouvement de caméra constituent ce qu’on pourrait appeler une harmonie cinématographique. D’apparence simple et évidente, comme certains accords de Bach, cette harmonie s’exprime dans le temps presque muet de l’image.

Histoire : vieillesse, âge d’homme

The Straight Story est d’abord la relation d’un fait divers peu commun quoique authentique. Alvin Straight, soixante-treize ans, malade, vieux petzouille qui en a vu et qui se fout pas mal des conseils raisonnables du médecin-qui-parle-bien-anglais, franchit l’Iowa (un monde) en tracteur tondeuse pour retrouver Lyle, son frère mourant.

Pour se réconcilier avec son frère, Alvin affronte sa longue vie, ses douleurs physiques et morales. Il veut en finir avec une brouille ancienne, aussi vieille qu’Abel et Caïn. La lourde remorque du petit tracteur est sans doute ce qui ralentit le plus l’homme sur son chemin vers le fleuve frontière. Mais, d’une certaine manière, ce que souhaite Alvin tant qu’il reste un peu de souffle à chacun des vieux frères, c’est ranger le passé derrière lui (« I have to put that behind me ») et faire ce qu’il a à faire jusqu’au bout et à sa manière. Le temps est ce qui permet à Alvin d’aller droitement, tel qu’en lui-même. Le point d’orgue du voyage entrepris, et par lequel il devient quête initiatique, est le passage du Mississipi. La traversée de fleuve, lequel délimite deux territoires et rapproche Alvin de son frère, revêt son sens mythologique habituel : sur l’autre rive, le vieillard bivouaque dans un cimetière. Il est vite rejoint par le prêtre qui en est le gardien. Lyle est si proche que le frère a cette réplique incroyable étant donné le lieu : « Je peux déjà sentir mon frère ». À ce point de consistance existentielle, la mort n’est plus vécue comme une angoisse, mais comme l’imminence de la sanctification de la vie (« I say amen to that », s’exclame le prêtre).

Le corps d’Alvin, défait par la vieillesse, figure dans les marques de son usure le temps pur, non spatial, de son histoire. Lynch s’avère un portraitiste hors pair et Richard Farnsworth un comédien bouleversant, tous les deux capables d’un réalisme sachant éviter les traits de la caricature. Comme une allégorie de cette chair défaillante dont la chute est au commencement de cette Histoire Vraie, les tracteurs d’Alvin sont le signe d’une machine en bout de course, au bord de l’extinction. À la question d’Augustin « Qu’est-ce que le temps ? », il est probable que Lynch ait répondu avec notre époque médicale et mécanique : le temps, c’est l’usure.

C’est le plan-séquence qui est utilisé pour montrer les luttes du vieillard avec son propre corps et son tracteur (son extension technologique essentielle). Avec non pas une canne mais deux, presque chaque geste réclame un temps imprévisiblement rallongé. La vitesse intervient alors dans cette histoire. La lenteur impliquée par la vieillesse va dès lors nous ouvrir à un monde en nous rendant attentifs au moindre de ses frémissements, à ses spectacles insoupçonnés.

Histoire : cosmogonie

Le spectateur savoure un plaisir contemplatif et, si l’on y songe, un peu sadique aux vues des formidables efforts fournis par le pilote. Les plans sont fixes, évidemment puisque ce temps-là ne déplace pas dans l’espace. Quand la caméra se remet en mouvement, elle va tantôt à la vitesse du tracteur, tantôt à celle de l’homme. Mais, de toute façon, c’est la bonne. L’enchantement naît, selon moi, de ce que l’on se met alors à faire attention aux champs, aux talus, aux hautes herbes, à la route, au silence que recouvre le chant estival des grillons, aux phénomènes météorologiques. Cet éloge à la lenteur repose sur l’idée d’une disponibilité retrouvée à l’espace-temps et ses événements les plus discrets, sur l’expérience d’une remise en accord avec le rythme fondamental de l’univers.

Histoire d’un voyage, Une Histoire Vraie est un film sur le temps, c’est-à-dire sur la manière dont s’écoule une vie et sur les repères qui définissent un rythme à l’existence. Les plans d’exposition n’annoncent pas seulement que l’action va se situer dans le Midwest profondément rural des Etats-Unis. En effet, la vie terrienne, agricole, est rythmée par le temps céleste et astronomique. Ainsi, le temps cosmique, déterminant avec précision l’ordre des travaux et des jours, parce qu’il est à la fois physique et empli des desseins humains, est profondément réel et légendaire. C’est donc cet enchâssement de temporalités qui est cinématographiquement instauré dès les premières secondes du film : temps réel (plans-séquences qui enregistrent ce qui se passe) et temps fictif (les ellipses du montage). Alors, cette longue séquence qui, du ciel, nous transporte très lentement à hauteur d’homme, devant une fenêtre close, nous fait entrer non dans un lieu mais bien dans un temps restaurant une temporalité conforme à celle du monde.

Alvin Straight voyage, à l’image de cette caméra plongeant sur sa maison. Il est alors clair que ce temps-là est indissociablement de l’espace. Les astres au-dessus de la tête d’Alvin, le soleil et les étoiles, marquent des positions dans le ciel. Le transport émotionnel provoqué par ce voyage extraordinaire tient principalement au mode de locomotion choisi par le vieil homme, alors même qu’il est presque réduit à l’immobilité et ne sait pas conduire, au véhicule le plus comiquement lent qui se puisse imaginer : un tracteur à tondre la pelouse. Son engin permet un déplacement sur une route, conduit d’un point à un autre. Là encore, temps et espace ne forment qu’un continuum, mais rendu sensible et psychologiquement éprouvé par l’extrême lenteur de la machine. Pour le premier départ d’Alvin, la caméra est collée au bitume et les lignes jaunes défilant lentement permettent de mesurer la vitesse du périple. En remontant, elle nous révèle l’improbable équipée du héros et le panorama qui s’offre à elle. Poursuivant son mouvement jusqu’au soleil, elle se fige quelques instants avant de redescendre vers l’horizon : le héros n’a presque pas avancé !

Histoire : biographie et poétique

Au-delà du rythme parfaitement lent de ce périple, il y a beaucoup d’humour à baptiser ce voyage une straight story tant l’adjectif straight est polysémique en anglais. Ce qui est certain, c’est que l’histoire de cet homme est tout sauf linéaire. Pour aller se rabibocher avec son frère, il faudra à Alvin deux départs, le premier étant raté. Par ailleurs, si son trajet demeure nettement marqué par des rencontres, on a l’impression que la vie du personnage se révèle par touches successives, au gré des récits qu’il en peut faire. L’ordre chronologique est percé à chaque fois d’une trame littéraire portée par la mémoire du vieil homme, devenue fabuleuse peut-être.

Le procédé, proche du récitatif, introduit donc le retour en arrière. Il opère cependant selon un autre mode que celui de l’image. Lorsque Alvin conte les souvenirs de sa vie, les êtres et les objets sont évoqués suivant une ontologie qui relève de la poésie. Une Histoire Vraie est à ce titre une histoire toute pleine de fantômes. Lynch a même choisi d’en montrer au moins un : le fils mort de la fille bègue d’Alvin. Biographique, le temps peut se peupler de créatures fantastiques et forgées par les cerveaux des humains. L’intérêt des passages au récit poétique filmés par Lynch, c’est de révéler comment la temporalité usuelle et apparemment solide, irréversible en fait, est infusée par d’autres temporalités, bien plus souples, fragiles, réversibles, psychiques en fait, mais donc tout aussi consistantes et solides. Le discours a cette vertu à nos yeux magiques de jeter une lumière spectrale sur ce qu’il énonce. La maison devant laquelle Alvin, inquiet de ne voir personne, appelle « Lyle ! » n’a-t-elle pas l’air hanté ? Il est enfin amusant de penser que Lynch revisite à sa manière le procédé tragique par lequel les personnages de théâtre, chez Racine, racontent les pires horreurs.
Au moment où Alvin est immobilisé à cause d’un accident de tracteur (eh oui, tout arrive !), il se lie d’amitié avec un autre vieil homme. Tous les deux se reconnaissent mutuellement comme des esquintés de la deuxième guerre mondiale, deux gars qui aimeraient bien se libérer de l’inoubliable. Le comptoir de bar devient le lieu où les souvenirs de guerre peuvent entrer en scène dans une émotion qui ne se laisse plus contenir. « There was one time », commence Alvin. C’est par cette formule bien connue que se sédimente une identité qui, grâce à une poétique, échappe au présent de l’instant. Ici encore, Lynch a soigné la bande son. Entre les deux vétérans intervient alors une affinité élective, pourrait-on dire. Ces petits cristaux de subjectivité que nous sommes, et dont le temps astronomique est la roche brute, ne sont pas des solipsismes. Les deux hommes communiquent bel et bien, et la caméra toujours pudique du réalisateur s’éloigne, les laissent de dos, côte à côte, à leur commune vibration.

Celui-là est pour toi, mon gars, pour quand tu seras plus vieux, petit chieur.



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