Oh, mon Dieu, ces femmes!

Derrière cet argument comique limpide, le film d’Howard Hawks semble remettre en scène, bien malgré lui peut-être, le mythe de la femme « bêtisière » et séductrice, entraînant l’homme dans ses folies. L’Impossible M. bébé appartiendrait alors au genre de la reprise parodique, presque héroï-comique, au sens classique du terme. Si ce regard, de toute façon partielle par son effet classificateur, reste quand même révélateur d’un sens esthétique pour cette screwball comedy, il est tout aussi clair que jamais le cinéaste réputé pour sa nonchalance ne souligne une telle intention. C’est sans doute la marque de son élégance, de son humour, mais aussi de son sens moral. Mais, n’en déplaise à Susan Vance, le démoniaque biblique ou le châtiment de Zeus se logent dans les détails.
Prenez le premier plan où Susan apparaît. Ce plan large montre le terrain de golf comme un jardin paisible et bucolique. Katharine Hepburn, vêtue de blanc, se tient pile entre la lumière et l’ombre projetée par quelques grands arbres. L’image est anodine, un contre-champ utile à la compréhension de l’action. Pourtant, légèrement excentrée par rapport au milieu du cadrage, à qui l’irrésistible Susan Vance vous fait-elle songer ? N’évoque-t-elle pas la femme du mythe biblique, la femme par la faute de qui tout arrive ? Ce qui est sûr, c’est qu’à partir de cet instant, plus rien ne sera comme avant pour le pauvre David : le couple infernal va aller de catastrophe en catastrophe, pour notre plus grand plaisir. Mr Peabody, le plus grand des avocats d’affaires de New York, et la vie confortable et régulière qu’il représente, tout cela s’éloigne de plus en plus. « I’ll be with you in a minute ! » s’exclame le bon David. Le spectateur n’y croit pas. Mais le personnage n’a pas ce recul par rapport à l’action : il s’évertue à croire, en dépit de tout. Allez, amusons-nous carrément : faisons de cette réplique comique la traduction involontaire du souci eschatologique dans le domaine du banal. C’est le principe du genre héroï-comique ; pourquoi le film d’Howard Hawks ne pourrait-il pas prétendre à tant de génie ? Il nous donne même encore beaucoup d’exemples étayant cette idée. C’est que, voyez-vous, notre misérable David va chuter, et plusieurs fois. Quant à Susan, elle résume les caractéristiques féminines les plus connues de nos mythes misogynes. La figure d’Ève cède parfois la place à celle de Pandore. Dans Les Travaux et les Jours, Hésiode imagine que la femme est un cadeau fabriqué par les dieux pour punir les hommes (alors asexués). Pour le rendre séduisant et irrésistible, ce présent est conçu à l’image d’une déesse, doté de la parole et de l’art de la couture. Or, la magnifique Susan est babillarde et, quoique célibataire, bonne couturière.

La nature de l'homme, une question de chute et de sexe

Les chutes du futur marié sont de purs moments de comédie pour le spectateur. Mais elles constituent des drames humiliants et mortifiants pour le sage professeur. La première fois, c’est un fruit, une olive dérisoire, abandonnée au sol par l’espiègle Susan, qui fait déraper David. Le voici assis sur son derrière, lui qui s’était mis sur sont trente et un. Quelques malheurs plus tard, David, fâché, toisant Susan du haut de sa dignité, s’emporte : « Depuis que je vous connais, je n’ai eu que des ennuis ». Il ne sait visiblement pas encore à quel point. Et il n’échappe pas à une splendide chute, situation ridicule et hilarante : le gadin est bien droit, raide, tête la première. Le plan serré sur le visage de Katharin Hepburn qui clôt la séquence est éloquent : le sort de David est scellé, lié désormais à celui de cette femme. La belle est déterminée à le séduire, à le faire sortir définitivement du droit chemin. Femme tentatrice, figure mythique réactualisée par Hollywood. Finalement, au terme d’une ultime chute, effectuée à deux, Cary Grant est pris dans le filet de Katharin Hepburn ; à la séquence suivante, le chien et la panthère jouent ensemble. Même la nudité semble rejouer. Ce soir-là, David a fendu sa redingote par la faute de Susan. À ce premier voile qui se déchire fait aussitôt suite le fameux gag où Susan déchire à son tour le bas de sa robe, laissant apercevoir son derrière et ses jambes. Dans un premier temps, conformément au scénario du Livre, la femme ne se rend compte de rien. Mais, lorsque la nudité inacceptable est reconnue comme telle, retentit alors le cri de la honte. Dès lors peut s’ensuivre une hilarante illustration de ce que veut dire l’expression « faire la bête à quatre pattes » : le péché est consommé. Il n’y a plus qu’à aller jeter des pierres à la tête du dieu endormi des avocats de New York. À ce stade, l’objectif, pour Susan, est réellement de « se faire David ». Le Temps presse, car un mariage est programmé. Une union sacrée et licite, elle, doit faire de Cary Grant un homme à la sexualité interdite et réservée. Le film peut maintenant s’envoler vers les hauteurs sublimes de la bouffonnerie : avec Susan, la quête du sexe de David prend des proportions symboliques à mourir de rire. En effet, le fiancé a perdu son os : le chien George a enterré son « vieil os » qui doit avoir « plus de cent ans », explique Susan. Nos deux héros cherchent cet os, criant dans tout le jardin à qui veut l’entendre : « Où est l’os de David ? Où est l’os de David ? Ah, je sens quelque chose ! ». Les comédiens paraissent jubiler et s’amuser des possibles allusions de leurs paroles. Susan, la femme infernale aux mille bêtises, s’avère la révélatrice de la sexualité masculine. Dans cette logique, le célèbre travestissement de Cary Grant et sa réplique géniale (« I’m gay ») prend une saveur toute particulière. Il réaffirme un comique reposant sur le travestissement du sérieux (le mythique) en bouffon (le dérisoire, le quotidien).

À suivre....

Ce cinéma comique de Hawks emprunte à l’esthétique classique son goût carnavalesque pour le renversement du haut en bas et du bas en haut, sur le mode tantôt du burlesque, tantôt de l’héroï-comique. Ce geste a le mérite de faire émerger une vérité : pour David, quelque chose comme une conscience de soi, de sa singularité. De plus, il permet de réactualiser sans cesse les interrogations essentielles et anciennes de l’humanité, de les accoutrer des habits d’une époque pour nous les rendre familières.