Tentatives de réalisme

Six soldats allemands qui s'étaient opposés aux nazis sont libérés. On les engage à Berlin comme démineurs pour désamorcer toutes les bombes au milieu des ruines. Cherchant à retarder leur mort, ils font un terrible pari en s'engageant à verser la moitié de leur salaire à tous ceux qui survivront au delà de trois mois de labeur. Parmi eux, Kortner (Jack Palance) et Wirtz (Jeff Chandler), deux hommes opposés moralement et qui tombent amoureux l'un et l'autre de leur belle logeuse, Margot Hofer (Martine Carol).
Le film anglo-américain s'inscrit d'emblée dès les premières images dans une tradition néo-réaliste. L'action se passe au lendemain de la guerre, au milieu des ruines de Berlin comme Allemagne, année zéro par exemple de Rosselini, emblème du fameux mouvement du cinéma italien. Un narrateur expose le cadre et le stéréotype de chaque personnage comme s'il s'agissait d'un documentaire, d'une histoire vraie dont on désigne les protagonistes et les héros ordinaires. Mais, au milieu de ces champs de ruines où Aldrich et son fidèle chef opérateur Ernest Laszlo sont venus tourner, il inclue du jazz. L'inclusion de cette musique sert encore à désigner la modernité de se démarche, d'un film à moitié produit en Europe, et regardant de ce coté de l'Atlantique pour construire un cinéma résolument nouveau, Il faut rappeler qu'à cette époque Aldrich est l'un des cinéastes américains préférés de la critique du Vieux Monde, son action cinématographique consiste à donner un formidable coup de poing dans le ventre des studios et du système classique. Comme le note Jean Baptiste Thoret, il est venu libérer l'énergie du cinéma américain et que dépenseront bientôt les artistes du Nouvel Hollywood. Toujours au niveau de cette démarche pseudo réaliste, Aldrich filme avec minutie le travail de désamorçage des bombes, incluant de nombreux inserts pour montrer la complexité de la tâche. Ces scènes impressionnantes créent à la fois, et idéalement, un vrai outil d'étude sur le processus même de désamorçage et un suspens total. Elles rendent donc les situations vraisemblables. Aldrich n'en rajoute jamais lors de ces nombreuses séquences, évitant d'ailleurs d'user de la musique de Kenneth Jones pour dramatiser les situations.
La meilleure action morale

Les six démineurs chargés de désactiver les bombes tombées en Allemagne sont tous des stéréotypes, présentées comme tels dès l'ouverture du film. Ils vont, au gré d'un pari, mourir les uns après les autres comme si, de l'excellence morale de l'un d'entre eux, dépendait leur survie. On pourrait prêter une interprétation évolutionniste à cette course contre la mort engagée par chacun d'eux. Ce pari stupide est une manière pour eux de conjurer le sort, de retarder le travail de la mort à l'oeuvre. Ils sont comme des morts en sursis et ils devront à grand peine savoir qui d'eux mérite encore de rester en vie pour bâtir la nouvelle Allemagne et le symbole d'un monde nouveau. L'excellence morale du personnage de Koertner interprété par Jack Palance sera reflétée dans les murs du Nouveau Berlin, de ce monde nouveau, de ce cinéma moderne qui incarnent à la fois le monde de demain et sa reconstruction. Ironique ou non, il convient pourtant de remarquer l'américanisation du sujet si l'on ose dire. Ce duel moral, typique des thèmes aldrichiens, est représenté sous la forme à la fois d'un pari d'argent et se soldera en fin de compte par une sorte de conflit de veulerie. La dépense physique, le jeu, bref le sport permet de déceler l'excellence morale ou non des caractères. Le duel s'achève entre Koertner et Wirtz (Jeff Chandler) qui incarne, à l'opposé de son adversaire, l'individualisme forcené, l'égoïsme bref les attributs de caractères types de tous les êtres qui dans l'oeuvre d'Aldrich sont responsables de la corruption d'un monde en déliquescence: le producteur du Grand Couteau, le colonel de Attaque, le père Blandish ou encore l'avocat véreux de La cité des dangers. La victoire finale de Koertner révèle-t-elle donc une ultime ironie de la part du cinéaste ou la tentative d'avoir bâti une sorte de rêve d'utopie.
Surligner chaque intention

Malheureusement le film souffre à tout moment de connaître parfaitement chacune de ses intentions. Les dialogues soulignent, surlignent, explicitent chaque geste, chaque scène. Koertner révèle à la femme qu'il aime, à un ami, mais surtout au spectateur que son combat contre Wirtz est une représentation d'un duel entre tous ceux qui sont comme lui et tous les types qui ressemblent à Wirtz. On peut donc trouver dans ce film une espèce de matrice de certains thèmes aldrichiens surexplicités et qui peut permettre de commencer une exploration de sa filmographie. C'est donc avec ce film que la Cinémathèque aurait dû commencer sa rétrospective. Aldrich oppose ici deux types moraux dans une ville et surtout un modèle d'univers à rebâtir. Il souligne tout par ses dialogues empesés mais aussi par une direction d'acteurs outrée qui déjà rendait aujourd'hui datées et fastidieuses des réussites pourtant bien supérieures à ce film tels Attaque ou Le grand couteau. Palance dégouline de bons sentiments, et son adversaire de veulerie affichée par un comportement hautain et cynique. L'intrigue est elle même entièrement artificielle et on sait que chaque déplacement inclue ses conséquences au milieu d'un programme en forme de bombe à retardement scénaristique. Au niveau des cadrages, on retrouve déjà le goût d'Aldrich pour des plongées étonnantes rompues par des gros plans.
Si le film parait en partie raté, il ne faudrait pas oublier qu'il en manque une bonne demie-heure. Les producteurs avaient prié Aldrich d'amputer son film. On a souvent l'impression que Tout près de Satan est un tract lancé par Aldrich, l'expression d'un sentiment très fort éprouvé vis à vis du cinéma qui pourrait avoir une portée politique. Mais, au delà des intentions revendiquées du cinéaste, déjà apparaissent d'autres motifs aldrichiens en gestation comme le rapport à la bonne image que l'on renvoie et à celle que l'on veut posséder.
Titre : Tout près de Satan
Titre original : Ten Seconds to Hell
Réalisation : Robert Aldrich
Scénario : Robert Aldrich et Teddi Sherman d'après le roman de Lawrence P. Bachmann
Production : Michael Carreras
Société de production : Hammer Film Productions
Musique : Kenneth V. Jones
Photographie : Ernest Laszlo
Montage : Henry Richardson
Pays d'origine : États-Unis - Grande-Bretagne
Format : Noir et blanc - Mono
Genre : Guerre
Durée : 93 minutes
Date de sortie : 1959
Distribution [modifier]
Jack Palance : Eric Koertner
Jeff Chandler : Karl Wirtz
Martine Carol : Margot Hofer
Robert Cornthwaite : Franz Loeffler
Virginia Baker : Frau Bauer
Richard Wattis : Major Haven