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Le film de la semaine
THE GHOST WRITER de Roman Polanski
jeudi
4
mars
2010
par Frédéric Mercier
Une fois de plus Polanski figure et met en scène l'absurde combat de l'homme face au système. Duel durant lequel, ou au terme duquel, l'individu trouve et renforce sa position morale dans le monde. The Ghost Writer marque le grand retour d'un cinéaste inspiré: tout en légèreté, ironie désanchantée et précision maniaque.




RETOUR EN LÉGÈRETÉ
Ils sont deux ce mois-ci, deux vieillards à venir prouver leur talent aux jeunes sentencieux qui les ont souvent volés et n'ont pas encore trouvé leur propre style. Il y a plus d'une similitude entre Shutter Island et The Ghost Writer, plus d'une coïncidence troublante tant dans la manière que dans l'histoire. Il s'agit de deux adaptations de romans à succès (Dennis Lehane et Robert Harris), deux fables se déroulant sur des îles sous un temps maussade. A la différence, qui fait le prix de chacun de ces deux cinéastes, que le héros Scorsésien est aussi torturé et névrotique que le Polanskien est fébrile, enthousiaste et neutre. Ce n'est pas la première fois que Polanski met en scène un Tintin bien à lui et son nègre, son fantôme, a les traits, l'apparence et le bagage de Johnny Depp dans La Neuvième Porte.

Contrairement à Scorsese qui en fait la matière première de son film, les problèmes de conscience n'intéressent pas vraiment Polanski. Ewan McGregor est recruté pour faire le nègre de l'Ancien Premier Ministre Anglais (Pierce Brosnan, tout en auto ironie) dont le dernier écrivain fantôme vient subitement de mourir. Le politicien est depuis quelque temps la cible du Tribunal International qui le soupçonne d'avoir pris part à des "crimes de guerre". Des allégations que son employé va tenter de démeler pour savoir si oui ou non il travaille pour un salopard. Les problèmes déontologiques de son héros s'arrêtent donc là: ai-je vendu mon âme au Diable en acceptant de toucher 250 000 E pour rendre service à un criminel de guerre? Mais Polanski ne s'appesantit pas sur la question: si l'intrigue est lancée à partir de cette interrogation initiale: son héro est par la suite naturellement conduit par les ressors d'un suspens subtil où il se promène avec un enthousiasme communicatif et captivant pour le spectateur.
 
L'HOMME CONTRE LE MONDE

C'est peut être là où le bat blesse pour Scorsese. Polanski n'en dit pas moins mais il le fait avec une légèreté bienvenue. Il fait confiance au spectateur qu'il promène avec nonchalance dans un suspens bien achalandé. Assez linéaire, le film progresse par à coup, au grès de découvertes et de rencontres saugrenues avec d'étranges personnages campés par de merveilleux comédiens. L'aspect un peu bavard au début du film s'efface progressivement à mesure que l'action progresse et que la vérité commence à rayonner. Les mots disent des mensonges, l'action révèle le vrai. Polanski nous offre ainsi de merveilleuses scènes burlesques comme celle, rapide, où un domestique balaie la terrasse d'une villa battue par des vents violents. Séquence éclaire et absurde à la fois où l'homme filmé de haut, comme une figure abstraite, se bat contre les éléments. La force comique indéniable du film vient justement de ce rapport entre l'individu modeste, dérisoire en duel constant contre un Léviathan. Quand McGregor regarde la télé, il comprend que les informations divulguent des mots sans poids. Quand il progresse dans sa quête de vérité, il voit bien qu'il met les pieds dans un engrenage international. Mais pourtant, il continue, infatigablement, à rassembler les pièces de son puzzle, non tant pour faire éclater une quelconque vérité au monde que pour prouver à un moment quelconque que l'individu peut ridiculiser des organisations gigantesques. Se prouver à lui-même, pour pouvoir continuer à vivre, que David peut venir à bout de Goliath. C'est ainsi que l'on peut saisir ce geste où le héro porte en triomphe une coupe de champagne à ses lèvres. Il veut gagner juste par jeu, par orgueil. Il veut se frayer un chemin sans rester le nègre béat, la pute des puissants. Beau chemin moral, plus vigoureux que celui proposé par Scorsese.

Plus vigoureux ne veut pas dire plus optimiste. Si la légèreté de The Ghost Writer vient de ce rapport inégal de l'homme contre la machine, telle la scène avec le balayeur, le combat est souvent perdu d'avance. Pour figurer ce duel mythologique, Polanski plonge ses personnages dans des décors aussi abstraits qu'eux-mêmes. Le pâle McGregor mène ses pérégrinations dans une vaste villa glaciale qui n'est pas sans rappeler, avec ses murs en ardoise, la maison de James Mason dans La Mort aux Trousses d'Hitchcock dont l'influence se sent tout du long. Villa isolée au milieu d'une île battue par les vents, aux vastes plages où ses rares promeneurs paraissent des points troubles. Constamment, la mise en scène de Polanski figure ce rapport inégal de l'individu dans le monde, de l'homme face à la nature, du personnage moral en opposition formelle avec le système forcément corrompu. La beauté évidente de ce film gris provient de cette opposition absurde, de ce rapport des corps à des espaces immenses dont ils se sentent pourtant prisonniers. Solutions graphiques qui rappellent combien Polanski depuis toujours, par delà son cinéma parano et claustro, a toujours moqué et craint les Institutions et la norme.

 
LA MORALE POLANSKIENNE

Il y a donc un destin moral pour les héros Polanskiens qui se trouvent une raison de vivre en refusant d'adhérer à toute forme de norme. On pourrait ainsi s'amuser à voir combien The Ghost Writer est un film polanskien en dénombrant tous ses éléments visuels et thématiques déjà usités dans son oeuvre entière. Mais, on y passerait des heures stériles. De la plage de Cul De Sac et La Jeune Fille Et La Mort au personnage pris dans une situation analogue à celle du Locataire, les auto références abondent, s'accumulent jusqu'à devenir opaques et stériles.
La seule petite chose joyeuse que l'on peut affirmer sans peur de se tromper, au milieu de ce théâtre glaciale et triste, en fin de compte angoissant, c'est que Polanski vient de bâtir l'un de ses meilleurs films, passionnant et profond de bout en bout.

 



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