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VENDREDI 6 MARS 2009
DOSSIER BILLY WILDER
THE FRONT PAGE de Billy Wilder
par Frédéric Mercier
La dernière période de l'oeuvre de Billy Wilder a souvent été autant malmenée par la critique que boudée par les spectateurs. En adaptant une célèbre pièce de Ben Hecht, déjà transposée avec succès au cinéma par Lewis Milestone et Howard Hawks, Wilder comptait retrouver les faveurs du public. Il décida donc de moderniser les dialogues de la pièce et d'y ajouter le fameux tandem à succès Walter Matthau et Jack Lemmon qu'il avait déjà dirigé dans The Fortune Cookie. Malgré tous ces efforts (joints au sentiment de continuer à se prostituer pour les studios), The front page sera un échec cuisant et un objet de malentendus critiques. Il reste même l'un des grands oubliés de la filmographie de Wilder lorsqu'on évoque son nom et sa carrière. Plus de trente ans après, le film apparaît comme une brillante comédie, enlevée mais certainement anachronique et emprunte de la noirceur et du cynisme sans pareils qui fondent l'identité même du cinéma comique de Billy Wilder.
DANS CE DOSSIER

Une comédie humaine

Ici à Cinema-take.com, on aime Billy Wilder, quelle que soit la période, quel que soit le film. Bien entendu, il y a des oeuvres que nous aimons un peu moins (Le poison; Sabrina; Sept ans de réflexion), des films que nous connaissons par coeur (Stalag 17; Sunset Boulevard; Some like it hot; The appartment; The fortune cookie). Mais surtout, on aime la dernière période de sa longue carrière, espacée sur quarante ans, que nous redécouvrons sans cesse avec un plaisir toujours renouvelé. Cette ultime période, à chaque vision, nous comble tant Wilder y mêle les qualités de son tandem de scénaristes formé avec I.A.L Diamond à de vraies trouvailles de mise en scène. Les deux premiers films de cette ultime partie de son oeuvre ont été longtemps injustement oubliés : La vie privée de Sherlock Holmes et Avanti. Dans ces deux oeuvres, Wilder retrouvait la mélancolie comique qui avait caractérisé The appartment: la noirceur du rire, le malaise niché sous la jubilation des bons mots.

C'est Pierre Lescure qui avait un jour dit qu'il venait de s'offrir, grâce à Wilder, toute la comédie humaine en DVD. The front page, malgré sa source- une pièce comique des années 30 qui, en 1974, faisait partie intégrante du patrimoine américain- donne entièrement raison à la formule de Lescure. A partir d'une comédie qui multiplie les astuces, Wilder réussit à offrir un portrait ténébreux du monde du journalisme. Tire-copie lui même dans sa jeunesse, Wilder avait déjà égratigné la profession dans un de ses premiers échecs public, un chef d'oeuvre pourtant: Ace in the hole (Le gouffre aux chimères ) avec Kirk Douglas. Wilder s'était alors, à la fin des années 40, échiné à dépeindre l'arrivisme journalistique qui n'obéit à aucun code déontologique. Nous reviendrons plus tard sur quelques similitudes entre les deux films.

Une partie de l'humour noir si caractéristique de Billy Wilder à cette période peut se comprendre grâce à l'une des notes qui apparaît au générique de The front page. Générique de fin qui, à la manière des téléfilms ou des oeuvres fondées sur des événements réels, nous indique ce que les personnages du film sont devenus dans la vraie vie, au delà des événements relatés par le scénario. Alors qu'il vient de nous montrer à quel point le personnage de Walter Burns, interprété par Walter Matthau était, du début à la fin, un filou sans morale, il nous apprend finalement que le vieux rédacteur donnera, aux cours de sa retraite, des cours sur l'éthique journalistique. Wilder se moque ici des vieillards qui, du fait de leur grand âge, finissent toujours par se croire obliger de donner des leçons aux autres (peut-on y voir une autocritique du cinéaste qui se voit comme un gigolo des studios?). Il valide également par l'absurde la déliquescence d'une société aux mains des ambitieux, des corrompus, des petits malins qui parcourent toute son oeuvre: de William Holden dans Stalag 17 à déjà Matthau dans The fortune cookie .

Enfin, Wilder et Diamond achèvent le film par une sorte de boutade qui viendrait clôre le bec du public, comme les sentences de leurs dialogues interrompent généralement les bavardages incessants des personnages. Ce générique peut être vu comme l'illustration du fameux one liner wilderien.

Modernisation

Tout entier, derrière la comédie connue de tous, Wilder mine sans cesse le rire attendu par du malaise. Il retire, pour commencer, à la screwball comedie de Hawks (His girl Friday) le ton frénétique des répliques, l'une des spécificités pourtant de ce type de comique sophistiqué. Wilder préfère donner au spectateur de quoi comprendre, entendre, chacune de ses répliques qui doivent faire mouche. Mais il refuse de céder à ce truc qui veut que le rire émerge de l'accumulation, de la cacophonie. Si les acteurs ne parlent pas tous en même temps, ils parlent très forts, crient beaucoup et jouent souvent la carte de l'outrance, de la caricature. On pense ainsi souvent à One, two, three, comédie dans laquelle James Cagney s'adonnait à un numéro aussi extraordinaire qu'épuisant. Ce type de directions , qui met souvent à l'aise le jeu truculent d'un Walter Matthau, a souvent été reproché au cinéaste. Il est sans doute probable que cet aspect de sa mise en scène ait pu sembler déjà datée dans les années 70.

Les bons mots, les astuces se répondent. Dans ces répliques, typiques de l'humour du tandem de scénaristes, les interlocuteurs achèvent des quiproquos par des sentences à la limite de l'absurde. L'incongruité de la réplique est souvent si grosse qu'elle ne peut donner suite à une réponse. Ces sentences témoignent généralement du caracatère libidineux, arriviste, égoïste, narcissique des protagonistes. Comme si au-delà de ces qualités, défauts, qui fondent la vérité humaine nue, il n'y avait plus rien à dire ou à montrer. Comme si tout venait d'être dit pour clore les bavardages incessants de personnages qui, sous couvert de bonne morale (comme Matthau), ne font en réalité qu'assouvir leurs propres désirs. La générosité est absente de ce cinéma où les individus n'agissent que pour eux-mêmes. Ainsi, à la fin de Stalag 17, on apprenait que Selton (W. Holden) faisait libérér un prisonnier, bien plus riche que lui, pour pouvoir être ensuite payé. Stalag 17 était l'anti Grande illusion comme The front page, version Wilder est l'anti Les hommes du président, film qui chantait la gloire d'un corps de métier capable de faire triompher la démocratie contre les abus du Pouvoir. Là où l'on chante le triomphe d'une corporation, Wilder pose sur le monde son regard cynique et sceptique.

Wilder et Diamond modernisent les dialogues et ils peuvent souvent parler avec plus de liberté de sexualité que dans leurs films précédents. Le film multiplie les astuces sur la masturbation, l'impuissance et l'homosexualité. Bien que le thème de l'homosexualité ait été déjà abordé chez Wilder, il brode ici le personnage d'un journaliste à l'ancienne, ouvertement gay. Il fait partie des martyrs de The front page. Raillé par la meute de journalistes sans scrupules qui passent leur temps à lui montrer leurs différences. Il est le seul journaliste à travailler d'ailleurs hors du groupe attablé et il revendique sa singularité en les méprisant. La seule fois où il participe à un effort communautaire, c'est lorsque tous les journalistes chantent une chanson en l'honneur du départ de Hildy (Jack Lemmon). Mais là aussi, il se tient légèrement en retrait.

Les corps enferrés

Wilder reconstitue le Chicago des années 20 qu'il avait déjà imaginé pour Some like it hot. Il réussit à aérer la pièce de Hecht et McArthur des contraintes imposées par le théâtre filmé. On assiste ainsi à une course poursuite filmée en accéléré à la manière d'un film muet de l'époque où est censée se dérouler l'action du film. Une virée en brancard typiquement burlesque et gratuite s'extrait un peu du comique verbal habituel du cinéaste. Dans le très beau générique d'ouverture, Wilder filme le titrage d'un grand quotidien en usant là aussi d'accélérés qui évoquent irrésistiblement Les temps modernes de Chaplin. Wilder fait un exercice de style, du faux théâtre filmé avec une action qui se déroule, en majeur partie, dans deux pièces. Ce jeu à la fois stylé et maniéré date encore le film ou lui confère plutôt, pour 1974, un aspect faussement anachronique. 1974 est une année marquée par l'irruption des grandes films catastrophes. Elle ne pouvait apporter la chance à une oeuvre aussi curieuse, à la fois dépassée, et différente par bien des aspects des comédies classiques sophistiquées auxquelles elle devrait se référer avec moins d'ostentation.

Enfin, nous avons déjà évoqué combien le film était, pour une comédie de ce type, d'une noirceur absolue. Elle aura contribué à désarçonner le public. Pour observer la manière cruelle avec laquelle Wilder regarde le monde, il faut poser les yeux sur sa façon de jouer avec les corps, films après films.

Pour Wilder, rien n'est plus triste qu'un corps stoppé dans sa course. Or, Lemmon est attrapé ici par sa future épouse. Il file, rêve de prendre un train, monte dans un taxi, file, s'envole pour malheureusement aller s'encroûter à Philadephie. Toute l'astuce dont sait faire preuve Matthau servira à stopper cette marche, et permettre à Lemmon de se poser devant une machine pour pouvoir écrire ses articles si brillants, ce pourquoi il est sans doute fait. Condamné à mort en fuite, Williams est enfermé durant toute la dernier acte dans un bureau. Cette situation évoque celle du personnage enterré dans une grotte dans Ace in the hole. Situation dans laquelle il ne peut plus bouger et qui permet à Tatum (Kirk Douglas) de se servir de lui pour arriver à ses fins carriéristes et obtenir un scoop. De la même manière, Burns et Hildy gardent prisonniers Williams dans le bureau pour pouvoir obtenir l'article le plus sensationnel. Les deux situations se répondent. Les cops enferrés sont des substances malléables aux caprices de ceux qui peuvent se déplacer.

Tout le cinéma de Wilder n'a jamais raconté que cela. Dans Kiss me stupid, il s'agissait de ferrer un corps (celui de Dean Martin) pour le garder prisonnier à la maison et user de sa notoriété. Nous avions déjà tenté une analyse à Cinema-take de The fortune cookie sous cet angle des corps maintenus. Lemmon est manipulée par son beau frère qui le place dans une chaise roulante. Les personnages de Billy Wilder agissent guidés par leurs désirs. Pour les assouvir, ils doivent se servir d'autrui et donc stopper leur élan de liberté. Au cours de la plus belle séquence de The front page, une prostituée au grand coeur, pour échapper à la meute de scribouillards assoiffés de scoop, et sauver un homme, se jette dans le vide. Manière tragique de conserver ce qui lui reste encore de liberté et de dignité.

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