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SAMEDI 28 NOVEMBRE 2009
NICOLAS PHILIBERT AU JOUR LE JOUR
RETOUR EN NORMANDIE de Nicolas Philibert
par Claire Chevalier
DANS CE DOSSIER

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Un porcin vient de naître. Posé à même le foin, il est encore recouvert de la muqueuse rouge de sa mère. Un autre est maintenu en vie grâce à la main d’un homme qui s’ingénue à faire battre son cœur. Des porcins à peine plus âgés allaitent, et d’autres encore voient leurs crocs entaillés par l’éleveur. C’est par la naissance et par les premiers dans la vie que Philibert nous invite à cheminer dans son Retour en Normandie, avec une crudité sublimée par la caméra du cinéaste. La voix de celui-ci se superpose aux images pour, déjà, nous emmener loin de ce qu’on aurait pu croire : « À l’origine de ce film, il y en a un autre. ». Celui de René Allio, dont Philibert était en 1975 l’assistant. « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère » s’inspirait lui-même d’un ouvrage collectif dirigé par Michel Foucault, publié en 1973. Cet essai portait sur un crime commis en 1835 en Normandie par le jeune Pierre Rivière, qui avait tué à coups de serpe sa mère, son frère et sa sœur. Peu avant de se suicider en prison, il avait expliqué son geste dans des Mémoires très détaillés, fournissant un formidable témoignage de la vie quotidienne de l’époque. Ce texte permit à René Allio et à ses assistants de reconstituer un fidèle film d’époque, dont les rôles étaient joués par les hommes et femmes de la région. Trente ans plus tard, c’est pour retrouver ces personnes que Philibert emprunte les routes de Normandie. Mais, comme il l’explique dans un entretien que l’on découvre avec bonheur en bonus du dvd, ce point de départ du film est en réalité en prétexte. Car Retour en Normandie s’affranchit très vite de cette idée originelle et originale.

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En effet, le film évoque tour à tour la préparation du tournage du film d’Allio, ce que sont devenus les acteurs, leurs métiers, leurs centres d’intérêt, leur milieu, la Normandie d’aujourd’hui, les rêves de jeunesse du cinéaste, les difficultés financières du film d’Allio et du cinéma d’auteur, la personnalité acharnée d’Allio, la conservation d’archives, la prison de Caen, et, bien sûr, le fait divers en lui-même et la Normandie d’alors. La liste n’est pas exhaustive. Ce qui n’empêche en rien ces éléments, grâce à la magistrale maîtrise du réalisateur, de s’assembler avec une aisance déconcertante. Il en va des matériaux comme des thèmes abordés. Photographies du tournage, photogrammes et extraits du film de 1975, interviews posées des anciens acteurs normands, séquences mettant en scène Philibert, laissent tout de même la place à de somptueuses scènes de la vie normande, qui s’animent au moyen de longs plans fixes très cadrés, lesquels donnent aux activités agricoles des allures de toiles de maître.

La construction du film de Philibert obéit à « un désir d’arborescence » . Le réalisateur procède par association libre d’idées et de thèmes, voguant de l’un à l’autre, souvent au moyen d’un lien ténu. Ainsi, la visite de la prison de Caen, détenant des criminels sexuels, notamment sur enfants, occasionne une réflexion du réalisateur sur l’échelle des crimes. Au XIXème, les parricides tenaient le haut du pavé, tandis qu’aujourd’hui, ce sont les crimes contre l’humanité. S’ensuivent l’égorgement et l’éviscération d’un cochon, pour aboutir, assez naturellement, au cimetière du village, dans lequel est enterré l’un des membres de la famille Rivière. Ce qui ramène à nouveau au fil conducteur du film, c’est-à-dire l’entretien avec les anciens acteurs du film.

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Ainsi, de fil en aiguille, les éléments se mêlent et s’entremêlent, tissant un patchwork cinématographique dont le dénominateur commun n’est autre que le réalisateur lui-même. C’est peut-être en cela que Retour en Normandie est le film le plus personnel de Nicolas Philibert. Il se met en scène, utilise la musique inédite de son grand-père paternel, dont les notes de piano étirées accompagnent nos émotions en un véritable transport aérien. Allio, mort depuis 10 ans, est en passe de tomber dans l’oubli. Le père de Nicolas Philibert n’est plus. Le cinéaste le fait revivre à l’écran grâce à une scène du film d’Allio coupée au montage et dans laquelle il jouait un petit rôle.

Après avoir connu, quatre ans auparavant, le très grand et très lourd succès d’Être et avoir, Nicolas Philibert éprouve le besoin de revenir à ses « racines de cinéma » . Mais, au travers de ce prétexte, c’est en réalité un retour en lui-même que Philibert met en scène. Ce qui rend son film si touchant et si extraordinaire, c’est que ses séquences, comme autant de digressions suivant les envies du cinéaste, s’assemblent en une composition très cohérente, qui, en définitive, esquisse une balade dans les méandres de la vie. « L’usure du temps, la folie, la mort, le combat contre la maladie, les combats qu’il faut mener pour continuer à vivre, l’écriture, la parole, la loi, la transgression, la transmission ; la filiation, à travers toutes ses figures paternelles ; on voit bien comment toutes ces questions traversent le film », explique Philibert. On se plaît à imaginer Retour en Normandie comme un compagnon de vie qui apporterait à chaque âge de nouvelles réflexions et émotions. Car les digressions du cinéaste sont une invitation faite au spectateur pour qu’il les prolonge par les siennes. Le cinéma transcende l’instant ; c’est là la profession de foi cinématographique de Nicolas Philibert. « Et bien sûr le cinéma et le désir. Dans sa capacité à produire de la mémoire, dans sa capacité à nous faire grandir, comme quelque chose d’ouvert sur le monde extérieur. Il faut ouvrir en grand les portes du cinéma ! »

Retour en Normandie
De Nicolas Philibert
DVD Zone 2. Pal . Paru le 9 avril 2008

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