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Prologue : une SDF arpente une rame de métro, réclamant quelques pièces. Tout le monde baisse les yeux. La gêne est sensible jusqu’à ce qu’une femme tente un sourire de compassion, la marque d’une attention. Elle se prend une gifle. Daniel la suit, veut comprendre, cherche à lui offrir un café. Elle fait comme si de rien n’était, refuse cette attention. A son tour, il l’insulte et reprend son chemin. Parmi ses connaissances, un ami de Daniel affronte une existence morose, de mauvais choix, une dépression chronique. Daniel cherche les mots, les moyens de l’aider. L’ami vit ces attentions comme autant d’humiliations, de reflets dégradants de son enfer quotidien. Un inconnu, un fou tombe littéralement amoureux de Daniel. Il le harcèle, pénètre chez lui, cherche son contact. Daniel le rejette, le repousse, vit ses avances comme une intrusion anormale. Daniel est amoureux de Sonia, il la voudrait au plus près de lui tandis que la jeune femme est sans cesse en déplacement, revoit son amant seulement de temps en temps. Elle se sent comme étouffée par lui, son amour manifeste et peut être vampirique. On l’aura compris : l’amour ici est vécue comme une persécution qui donne son titre à ce nouveau film, gris et inconfortable de Patrice Chéreau.
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Daniel est l’épicentre des amours repoussoirs qu’il suscite ou manifeste. Romain Duris offre une interprétation revêche, hargneuse, proche de celle de De Battre mon cœur s’est arrêté à cet héros moderne et tragique que Chéreau filme avec un certain fétichisme. Daniel ne se réduit pas à un costume, un personnage tel que ses amis l’auraient défini pour à leur tour trouver leur propre place au monde. C’est un garçon multiple, à la fois cruel et généreux, franc et complexe. Il n’habite vraiment aucun lieu, emmenage un atelier, travaille ici ou ailleurs dans un hospice auprès de viellards qu’il seconde et aide jusqu’au dernier souffle. Chéreau cherche à situer ce corps, ce garçon, à comprendre dans ses différentes manifestations qui il peut être. On peut croire que le cinéma, c’est l’enregistrement des corps, leur solubilité dans le plan, la manière dont ils vont ou non s’incarner sur une toile. Chéreau arpente visages masqués ou découverts, corps engoncés ou nus. Il les suit, filme souvent avec de longues focales, ce qui les attache, les lie, les retient dans leurs différents interactions et rencontres avec autrui.

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Art des corps, nul mieux que le cinéma n’a jamais aussi bien montré le rapport d’aliénation d’un homme aux autres (Daniel et le fou; Daniel et son ami; Daniel et Sonia), à son environnement (ses amis; ceux de Sonia), aux lieux qu’il traverse (les ateliers, les appartements) . Chéreau théorise beaucoup sur l’amour comme aliénation, rapport ambigu, pervers, égoïste dont l’autre peut se sentir la proie impuissante. Il y a quelques mois déjà, Christophe Honoré inventait dans Non, ma fille tu n'iras pas danser un personnage de jeune femme qui refusait chaque manifestation d’altruisme de ses proches. Pour rester libre, elle pensait devoir s’extraire du clan social quitte à repousser le bonheur manifeste au devant d'elle-même. Chéreau raconte à peu près la même chose qu’Honoré, avec Daniel, mais d’une toute autre manière. Son cinéma implosif, éclaté, gris, hivernal, glacial, pluvieux, heurté, claudiquant, titube sans cesse sur une corde raide, en équilibre entre des sentiments et des aspirations divergents. Comme Daniel, que l’on chercherait en vain à étiqueter pour mieux le posséder, en faire l'instrument théorique de nos propres certitudes, le cinéma de Chéreau, souvent littéral, parfois théâtral, de temps en temps psychologique, et sensuel, ne peut que susciter des émotions contradictoires et ambivalentes : ainsi Persécution émeut (superbe scène d’amour au téléphone alors que le cliché veut que la communication éloigne les individus au lieu de les rapprocher), énerve ( Duris fétichisé accumule sur lui beaucoup de clichés), étonne (la scène poignante et terrible avec le motard), insupporte (dialogues explicatifs redondants, scène d’amour physiques éprouvée, léchée). Mais en fin de compte, malgré toutes ces grisailles hexagonales convenues, il met en relief la difficulté moderne à trouver sa place au monde, à grandir avec autrui, à devoir en fin de compte n’être qu’un pour le confort d’autrui, leur redoutable besoin de possession, leur désir ardent d'exister. Un homme à terre êtant toujours la proie de celui qui se relève.
Date de sortie cinéma : 9 décembre 2009
Réalisé par Patrice Chéreau
Avec Romain Duris, Charlotte Gainsbourg, Jean-Hugues Anglade, plus
Long-métrage français. Genre : Drame
Durée : 1h40 min Année de production : 2008
Distributeur : Mars Distribution
