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JEUDI 27 AOÛT 2009
RÉTROSPECTIVE ROBERT ALDRICH
PAS D'ORCHIDÉES POUR MISS BLANDISH
par Frédéric Mercier
Adaptation libre et baroque, à la croisée des modes et des genres, d'un classique du roman noir. Aldrich orchestre avec fougue cette danse macabre et déchaînée pleine de sang et de sueurs où certains hommes tentent de changer leur image.
DANS CE DOSSIER

Resserrement sur les personnages

A Kansas, pendant la grande dépression, trois bandits kidnappent Miss Blandish (Kim Darby), jeune héritière capricieuse et égoïste. Ils sont abattus par le gang Grissom mené par Ma Grissom, une vieille femme violente et sadique. Son fils, Slim, psychopathe dégénéré tombe éperdument amoureux de la jeune Blandish. Il la séquestre dans une chambre dont il interdit formellement l'accès à ses partenaires. Pendant ce temps, Mr Blandish, le père de Barbara, engage un détective pour remettre la rançon d'un million de dollars exigée par le gang Grissom.

Rarement aura-t-on vu autant de sueurs nauséabondes, d'énergie frustrée, de débilités ainsi exposées et de violence gratuite. Robert Aldrich adapte le fameux roman de James Hardley Chase qui avait déjà fait l'objet d'une transposition très théâtrale au cinéma en 1948 sous la direction de John Clowes avec Jack Larue. Entre temps, le romancier anglais écrira une deuxième version au début des des années 60. Le roman, par ailleurs, avait été fort mal accueilli lors de sa première parution en 1939. On lui reprochait de poser un regard par trop européen sur l'Amérique et de ne pas vraiment tenir compte du contexte économique de la crise, ne servant en fin de compte que de toile de fond à son intrigue. Fort heureusement, c'est ce qui va en partie sans doute plaire à Aldrich qui préfère toujours se resserrer sur ses personnages comme dans La cité des dangers (1975), film où il délaissait complètement sa vague histoire policière pour s'intéresser à son personnage de flic usé et romantique campé par Burt Reynolds.

S'il s'intéresse aux personnages, il trouve dans le roman la matière à dépeindre des êtres tous plus veules, sadiques et égoïstes les uns que les autres. L'humanité est réduite à un théâtre de marionnettes grimaçantes et gesticulantes. Fort heureusement, certains êtres réussissent à trouver un sens morale à leurs actions passionnelles et délibérées dont ils sortent dignes. Ainsi Aldrich nous ouvre les yeux à mesure qu'il opère une sorte d'inversion avec nos propres préjugés. Il va éclairer notre regard à mesure que s'ouvre celui de Barbara, pauvre créature trop gâtée qui n'a jamais pu aimer. A mesure que l'étau dramatique se resserre sur la petite peste, nos sentiments et nos préjugés (pareils à ceux des personnages enfermés dans des considérations sociales) vont se modifier radicalement. Il est vrai qu'entre temps, Barbara et Slim, ces deux enfants que tout oppose, vont réussir au terme d'un apprentissage violent et radical à se rapprocher l'un de l'autre tandis que le père de la jeune otage (Wesley Addy, un habitué des films d'Aldrich), d'abord considéré comme une victime, apparaît de plus en plus comme le symbole de la puissance financière qui a tout corrompu sur son passage et plongé le pays dans la crise.

Gagner son image

Ce personnage symbolique est récurrent dans toute l'oeuvre d'Aldrich. Il est celui tenu pour responsable de la violence ambiante, de l'aliénation qui frustre l'énergie et qui peut finir par exploser en violence sourde. Ces hommes riches usent de leur sale argent pour détruire les valeurs et rendre opaques tout itinéraire morale. C'est par exemple l'avocat véreux, Léo Sellers (Eddie Albert) dans la Cité des dangers qui n'a jamais de sang sur les mains mais pousse avec son argent une jeune fille ambitieuse à se suicider. C'est également le cas par exemple du producteur sans scrupules qu'interprète Rod Steiger dans Le grand couteau (1955) qui sera indirectement responsable du destin tragique de Charlie Castle. Il y a chez Aldrich toute une galerie de salauds puissants et omnipotents, tyrans sans foi ni loi qui usent de leur argent pour ne pas avoir à se salir les mains et imposer leurs volontés aux autres. De Maximilien dans Vera Cruz au colonel Bartlett dans Attaque (1956). Autrui n'est jamais qu'un instrument dans leur quête vaine et absolue de pouvoir. Il s'agit ainsi souvent chez Aldrich de retrouver sa dignité perdue par l'argent et le social en trouvant la bonne action morale à accomplir. Dans Pas d'orchidées pour miss Blandish, c'est l'amour qui d'une certaine manière va brouiller les barrières sociales pour permettre aux deux jeunes gens de commencer à gagner une dignité bafouée. Ainsi à mesure que le père nous fait voir sa vraie nature froide, calculatrice, Blandish s'émancipe de l'image de son géniteur. Il s'agit donc pour elle de changer sa propre image: d'abord égoïste et gâtée, son kidnapping ne nous émeut pas tant que ça, il amuse même tant elle est une marionnette comme tous les autres personnages. Au final, sa nature ayant changé, son image s'est modifiée et la farce s'achève en tragédie.

Sous le même mode opératoire, Slim a beau être d'emblée un crétin dégénéré, baveux et pathologique, l'affection qu'il éprouve pour Barbara est si sincère qu'il va lui aussi gagner le droit à modifier son image originelle. On a l'impression que chez Aldrich les personnages mus par leurs passions, leur vanité ne sont en fin de compte que des marionnettes agissant pour l'espèce. Il s'agit, par la transmutation du cinéma, de gagner son droit à devenir un homme. Slim, ainsi, couvre Barbara de cadeaux, lui construit une maison, mais se montre surtout patient pour obtenir un baiser d'elle. Il croit d'ailleurs sincèrement que lors de leur première nuit intime, elle s'est offerte à lui par tendresse et non par peur. Leur amour a beau paraître grotesque, il est aussi miraculeux et attachant puisque ils sont socialement et affectivement à l'opposé l'un de l'autre: il est choyé, elle élevée avec froideur; il est pauvre, elle est riche; c'est un bouseux, c'est une mondaine. Leur lien va donc leur permettre de transcender les barrières d'un monde social d'opérette, violent et décadent.

À la croisée des modes et des genres

Tous les personnages suent à grosses gouttes. Slim sue à force de brûler pour Barbara, elle sue à force de rester prisonnière, Tony sue à force de ne pouvoir continuellement exercer toute son autorité autour de lui, sur les femmes et en particulier sur Miss Blandish qui est entre les mains de Slim. C'est le film des désirs contenus, des énergies qui brûlent en pure perte, de la frustration et de l'aliénation. Au milieu de ce théâtre purulent, la figure de Ma Grissom rayonne d'un teint étrange. Aldrich a modifié considérablement le personnage par rapport à celui inventé par Chase. Dans le film, il s'agit d'une femme autoritaire mais raisonnable, aimante et sadique. Il faut voir la violente correction qu'elle inflige à Barbara dans une scène qui immanquablement fait songer aux autres films de duels féminins d'Aldrich comme Qu'est-il arrivé à Baby Jane ou Deux filles au tapis. Dans l'étonnante séquence finale, elle affirme avec sérénité avoir toujours eu conscience du choix de vie qu'elle menait et quel sacrifice cela nécessitait.

Aldrich force souvent le trait, si bien que le film lorgne souvent du coté de la farce grimaçante. Il s'agit, répétons le, à l'origine d'exposer un monde où s'activent des marionnettes mues par leurs passions et esclaves de l'autorité d'hommes moins scrupuleux. Le film pourtant n'appartient à aucun genre: c'est à la fois un film de gangsters avec un James Cagney au féminin, mais aussi un road-movie à la manière de Bonnie and Clyde, un huis clos étouffant comme Baby Jane, un mélo façon Splendor in the grass et un vrai théâtre de guignols. La violence sourde et gratuite explose dans un montage morcelé plus proche de Penn encore que de Peckinpah. Explosions parfois composées avec une frénésie telle qu'elle semble comme désamorcée, réduite à une bataille de tartes à la crème entre marionnettes. Les espaces se resserrent à mesure que s'annonce la confrontation finale et que les deux tourtereaux gagnent leur image. En fait, Aldrich cadre de plus en plus en gros plan à mesure que nos sentiments se modifient. Il crée un cadre moyen seulement pour insérer les deux nouveaux amoureux, nouveaux hommes sortis de leur bestialité, dans une sorte de paradis terrestre aménagé dans une grange. Pour renforcer le malaise et le sentiment d'aliénation, le cinéaste alterne avec des plongées et des contre plongées dans lesquelles un élément du décor s'interpose entre notre regard et les personnages. Si bien que The Grissom Gang donne l'impression d'être à la fois un film libre car contemporain de son époque et du Nouvel Hollywood mais également théâtral et baroque comme les films hollywoodiens qu'Aldrich réalisait à la fin des années 50 pour faire exploser les cadres du système classique. Un film donc où le cinéaste prouve son influence et la renforce au service d'une conception morale du monde.

Date de reprise : 26 Août 2009
Réalisé par Robert Aldrich
Avec Kim Darby, Scott Wilson, Tony Musante
Film américain.
Genre : Policier
Durée : 2h 8min.
Année de production : 1971
Interdit aux moins de 12 ans
Titre original : The Grissom Gang
Distribué par Les Acacias

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