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JEUDI 2 SEPTEMBRE 2010
LE FILM DE LA SEMAINE
ONCLE BOONMEE, CELUI QUI SE SOUVIENT DE SES VIES ANTÉRIEURES D'Apichatpong Weerasethakul
par Frédéric Mercier
Film de la réconciliation entre les fantômes et les vivants; oeuvre où le cinéma interroge sa propre mémoire, "Oncle Boonmee" s'avère aussi classique, simple et zen qu'expérimental et singulier.
DANS CE DOSSIER

Vaine polémique

Les apparitions magiques de sa femme défunte et de son fils disparu depuis des années confirment à Oncle Boonmee que sa fin est proche. Dans son domaine apicole, entouré des siens, il se souvient alors de ses vies antérieures. Accompagné de sa famille, il traverse la jungle jusqu’à une grotte au sommet d’une colline, lieu de naissance de sa première vie. De cette première vie, Oncle Boonmee ne se souvient de rien, s’il était animal ou végétal, homme ou femme ; mais il sait à présent qu’il est prêt à aborder la mort avec apaisement.

Impossible de débuter une analyse de la dernière Palme d'Or sans d'abord évoquer la manière assez ignoble dont le film fut attaqué par quelques critiques du Figaro au lendemain du Palmarès cannois. Rappelons donc à nos lecteurs que le quotidien taxa le film de "nanar" "obscur" et "hermétique", lui reprochant d'être "incompréhensible", "interminable" et "assommant". On ne peut s'empêcher de trouver autre chose que de simples opinions au-delà de ces violentes accusations. "Oncle Boonmee..." semble être devenu l'emblème de Palmes D'or élitistes, d'exigences cinématographiques imbitables que l'on ne saurait aimer sans risquer de passer pour des "snobs" ou, pis, des "parisianistes" puisque tel est, à l'écoute d'émissions comme "Le Masque et la Plume", l'accusation ultime dont sont parés les critiques qui n'opinent pas du chef au grand consensus populaire. Sur ces cas symptomatiques d'une division entre démagogie et exigence (divisions que l'on cherche sans cesse à étendre au champs social), nous vous renvoyons à l'éditorial que nous avions fait paraître au lendemain d'un morne Festival de Cannes 2010.

Alors pour clore le sujet, et en venir enfin au film, nous reconnaîtrons que le dernier film du prodige thaïllandais Apichatpong Weerasethakul est une oeuvre lente et exigeante. Et alors? Est-ce des arguments pour en dénigrer les beautés multiples et surtout le fait indéniable que ce film nous présente des images jamais vues auparavant? La singularité de ces images agencées avec une grande simplicité de moyens suffit à nos yeux à en justifier La Palme d'Or et aussi faire taire ces aristocrates qui se croient populaires en balayant d'un revers de la main le moindre effort, et ce qu'ils jugent "incompréhensibles" pour ce peuple qu'ils regardent de très haut. Ajouté à cela le fait que le cinéaste, déjà lauréat de trois prix à Cannes pour ses oeuvres précédentes (dont nous ne partagions pas toujours l'enthousiasme de certains critiques) vient d'un pays lointain, dont nous méconnaissons l'histoire du cinéma et qu'il porte un nom compliqué, signe avant coureur d'un hermétisme certain.

Film des mémoires

Nous ne nous lancerons pas dans une analyse détaillée du film, un dossier seul pourrait à la limite nous en esquisser les contours. Le cinéaste agit sur deux tableaux de manière extrêmement classique: il alterne le plus évident des découpages (plans moyens, plans larges) pour raconter les derniers moments de la vie d'un mourant. Au travers de cette histoire claire comme de l'eau de rivière enchantée, il se promène dans la mémoire des vivants et des morts et dans la mémoire cinématographique.

Au seuil de la mort, le tonton qui donne son titre au film reçoit à sa table, dans sa maison de campagne, les fantômes des proches qu'il a aimés (sa femme; son fils) et qui ont disparu bien avant lui. Après les avoir reçus, il revoit des êtres mythologiques qu'il a sans doute incarnés ou rencontrés dans des vies antérieures. Finalement, il arpentera une grotte obscure et métaphorique pour revenir au lieu d'où il est apparu à la vie.

Parmi le bestiaire de figures incroyables qu'il entrevoit, on croise une princesse défigurée et un grand singe aux yeux de rubis. Cela permet au cinéaste d'alterner le récit du mourant à de scènes de contes, de véritables fables où est convoqué tout un imaginaire issu de films thaillandais populaires des années 50 et 60 et qui ont bercé sa jeunesse. Ainsi, il nous raconte par exemple l'histoire de cette princesse qui s'ébat dans l'eau avec un poisson-chat aussi bavard qu'entreprenant. Ou alors les aventures d'un singe qui s'initie à la photographie pour rapporter au mourant des clichés de l'au-delà. "Oncle Boonmee..." est bien le film de toutes les mémoires, celui où l'on plonge dans les souvenirs de cinéma et où ce médium nous permet de rendre visite à nos propres fantômes.

Réconciliation

Apichatpong Weerasethakul chante ainsi les louanges d'un art d'enregistrer toutes les strates visibles ou non du réel. Retenant les leçons de Bazin, le cinéma et la photographie montrent la mort en action, accompagnent les vivants vers un ailleurs peuplé d'esprits et de monstres, eux mêmes extirpés d'un cinéma disparu. Le cinéma permettrait donc comme une mémoire vivante d'offrir une vie éternelle aux disparus, aux morts.

Le film est conduit telle une musique douce et naturelle, limpide, calme, zen et ensorcelante. Les scènes familiales ravivent les souvenirs des films d'Ozu. Les apparitions surviennent tout en douceur, sans effets, sans craintes. Le film s'avère d'une grande sensualité pour nous permettre à notre tour de nous immerger dans sa mémoire, et de nous réconcilier avec nos propres démons (1). Sous le bruissement léger et ininterrompu des feuilles des arbres, derrière la lumière ouatée d'une pellicule extra sensorielle, avec des moyens éminemment artisanaux, la salle de cinéma devient le lieu de la possible réconciliation avec nous mêmes. Rarement avait on ainsi vu des monstres cohabiter avec les humains sans aucune altérité. Seul subsiste le souvenir d'apparitions singulières, ahurissantes qui peu à peu nous deviennent familières.

(1): Seul un dossier pourrait en démontrer tous les aspects, mais l'une des grandes qualités du film est de faire oeuvre de cinéma de genre en transgressant les lois du film d'horreur par exemple. A de multiples reprises, le cinéaste use d'un découpage de film d'épouvante pour lui donner une nouvelle signification, un ton inédit. L'entreprise formelle aurait peut être comme dessein de donner un sens nouveau à une grammaire traditionnelle.

Date de sortie cinéma : 1 septembre 2010

Réalisé par Apichatpong Weerasethakul
Avec Thanapat Saisaymar, Jenjira Pongpas, Sakda Kaewbuadee,

Titre original : Lung Boonmee Raluek Chat
Long-métrage français , britannique , espagnol , thaïlandais , allemand .
Genre : Drame
Durée : 01h53min
Année de production : 2010
Distributeur : Pyramide Distribution


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