De mulholand drive à shutter island

On peut chercher les pères de Shutter Island parmi les polars des années 50 dont Scorsese singe le style , mais également dans la courte mais précieuse liste des grands films cerveaux tels Rosemary's Baby de Polanski ou encore Shining de Kubrick. Mais s'il est un film auquel il nous fait encore plus songer c'est bien à Mulholand Drive de David Lynch que les spectateurs et critiques de France ont célébré largement comme l'oeuvre majeure des années 2000.
Les deux films partagent un même amour et référent pour le cinéma d'antan, et en particulier celui de l'Âge d'Or Hollywoodien auquel Scorsese aura d'une certaine façon contribué grâce à son institut qui reconstitue les copies anciennes. Shutter Island, comme Mulholand Drive, raconte, d'une façon dramatique différente, les errances d'un cerveau pris au piège par ses obsessions et son déni de la réalité. Ils jouent l'un comme l'autre avec des glissements sémantiques, métaphoriques, et symboliques. Sans cesse les personnages adoptent selon les épisodes des noms différents. Il s'agit dans les deux cas d'une partie de cache-cache avec la conscience meurtrie du personnage principal qui cherche à échapper à ses angoisses, à sa culpabilité. Cette position de déni que les deux films étudient avec frontalité les amènent à glisser tout naturellement vers le mélodrame: la jeune femme de Mulholand Drive se suicidera poursuivie par ses démons tandis que le policier de Shutter Island accepetera finalement d'être lobotomisé puisque il ne supporte pas sa guérison qui lui fait percevoir avec clarté les fautes qu'il a commises. Dans les deux cas, le mélodrame fait effet de conséquence: la tragique disparition de héros qui auraient préféré rester prisonniers dans leur délire. Le mélodrame permet ainsi aux deux films de ne pas rester bouclés sur eux-mêmes comme de pures expériences.

Filmer l'intériorité refermée sur elle-même

Par le truchement des discours, la littérature permet de confronter l'intériorité aux actions. Les sentiments résultent de cette opposition, de cette bataille entre le dit et l'agir. Le cinéma, par essence art visuel, est souvent capable de montrer l'enfermement et de présenter le rapport qu'un individu entretient avec son milieu social, géographique. La névrose des personnages au cinéma est le produit d'un antagonisme entre ce que les individus sont censés faire (culturellement, socialement) et leur désir d'échapper à toute emprise extérieure. Si bien que les grands héros de cinéma sont souvent des hommes vivant dans la nature ou alors des parias qui cherchent à ne pas être normés. La direction d'acteurs, la mise en scène des corps, consiste à placer une figure dans un environnement et à représenter la nature du lien entre l'individu et tout ce qui l'englobe. Si la plupart des personnages littéraires rencontrent évidemment ce type de problèmes, les émotions, leurs sentiments naissent plutôt du rapport de l'intériorité (qui peut être dite par les mots du narrateur) avec l'extériorité (où les dialogues traduisent leurs actions et leurs caractères).
Au cinéma, il est d'avantage difficile de montrer l'intériorité. Il existe deux moyens assez rudimentaires et qui n'ont pas tellement évolué. Les flashbacks et les rêves sont de pures visions cinématographiques du monde intérieur. La voix off qui rarement excède le seul recours pratique pour pouvoir raconter une histoire par le point de vue d'un personnage-narrateur. Il est difficile de confronter le discours en voix-off du héros à des actions opposées. On a déjà vu la chose et, rarement, le cinéaste use de ce moyen pour renforcer une histoire. Généralement, cette méthode ne sert qu'elle même. N'oublions pas que dans la forme hollywoodienne, il s'agit souvent d'embarquer le spectateur dans une histoire en misant sur un certain attachement avec le personnage principal.
Comme dans le roman de Dennis Lehane dont il est l'adaptation, Scorsese parsème la toile de cinéma, donc la conscience aveugle de son personnage, de flashbacks et de rêves. On a reproché à ces séquences leur caractère baroque alors qu'il s'agit bien de rêves, d'épisodes éminemment symboliques. On sait que les symboles cherchent souvent dans les rêves à masquer la frontalité pour ne pas accabler la conscience. Le personnage que joue DiCaprio a donc besoin de mise en scène pour affronter quelques souvenirs pénibles. De la même façon, on a jugé l'intrigue du film trop programmatique alors qu'il s'agit du sujet même du film: le caractère cyclique ou refermé sur lui-même d'une conscience qui rejette le réel. Scorsese affronte plutôt son sujet en se refusant à traiter de loin son intrigue. Toute nonchalance aurait été, si l'on peut dire, hors sujet.
On peut donc voir Shutter Island comme la transcription d'une conscience, ce qui le rapproche de films tels Rosemary's Baby que l'on peut tout à fait lire comme le récit d'une damnation mais aussi comme le cauchemar d'une conscience terrifiée par l'idée de grossesse.

Un grand film triste et introspectif d'un cinéaste malade

Tout le mystère du film tient dans un petit bout de papier que retrouve DiCaprio: une note sur laquelle est écrite Qui est le 67ème patient? mais également La règle des 4. Shutter Island est le quatrième film de l'association DiCaprio/Scorsese qui symbolise, dans la carrière du cinéaste, son entrée de plein pied dans la logique des studios. Ces règles que jadis il fustigeait avec son style vif, tranché, enthousiaste et qui lui permettait de faire respirer de vieux codes qu'il connaissait par coeur en tant que cinéphile.
Également, il faut rappeler que le cinéaste a 67 ans lorsqu'il réalise Shutter Island. On peut donc s'amuser à penser que ce 67ème patient caché n'est autre que Martin Scorsese lui-même qui est en train de réaliser son quatrième film très hollywoodien. L'île de Shutter pourrait être alors la métaphore d'un plateau de studio que Scorsese arpenterait infatigablement sans dorénavant pouvoir en sortir. Désormais prisonnier des studios, Scorsese, comme son personnage principal s'invente des fictions, des films, pour oublier qu'il a troqué son indépendance pour la fortune et la gloire hollywoodienne. Shutter Island serait ainsi ou une confession ou la transcription symbolique, rêvée, de la situation dans laquelle se trouve ce cinéaste qui jadis faisait des films beaucoup plus libre et enthousiastes que ce sombre mélodrame policier bien triste et bien macabre.
On a reproché au film également ses emprunts maniérés au classicisme alors que Scorsese erre, comme son héro, sur un immense plateau de jeu hollywoodien. Il doit singer les codes de l'industrie pour pouvoir continuer à faire des films qui rapportent de l'argent. Ces emprunts cinéphiliques sont la croix d'un cinéaste qui a toujours remis en scène le parcours christique de héros incapables de supporter leur conscience et prisonniers d'eux-mêmes et de leurs délires. En cela, Shutter Island s'intègre parfaitement à sa filmographie.
Enfin, on lui a reproché d'avoir ajouté à l'intrigue de Lehane une réminiscence concernant les camps de la mort. On peut penser que cette piste supplémentaire ne fait que multiplier les innombrables lectures que Shutter Island nous offre. Ainsi, notre théorie elle-même peut avoir été pensée pour brouiller les pistes d'un puzzle total.
Qu'il s'agisse d'un film paranoïaque sur les erreurs de l'Amérique ou d'un film malade et angoissée sur la conscience d'un grand cinéaste qui a peur de manquer de liberté créatrice et d'inspiration, Shutter Island est un diamant noir, sombre et profondément mélancolique. Que Scorsese se rassure sur son inspiration actuelle, il vient de réussir son meilleur film depuis très longtemps. Peut être même, un authentique chef-d'oeuvre.
Date de sortie cinéma : 24 février 2010
Film disponible en DVD le : 24 juin 2010
Film disponible en Blu-ray le : 24 juin 2010
Réalisé par Martin Scorsese
Avec Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley
Interdit aux moins de 12 ans
Long-métrage américain. Genre : Thriller
Durée : 2h17 min Année de production : 2008
Distributeur : Paramount Pictures France
