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MERCREDI 11 MARS 2009
SORTIE DVD
LOIN DE LA TERRE BRÛLÉE de Guillermo Arriaga
par Frédéric Mercier
Bonne surprise que ce mélodrame réalisé par le fameux scénariste de d'Alejandro González Inárritu, le réalisateur d' Amours chiennes, 21 grammes et Babel. Fidèle à sa manière de bâtir des fables modernes en mêlant différents récits, différents personnages et différents temps de l'action, il se révèle ici un remarquable directeur d'actrices, auxquelles il prête une écriture sèche et sans fioritures. Les violons qui manquaient de sonner la fanfare finissent par simplement accompagner doucement cette triste mélopée autour du destin d'une lignée de femmes libres.
DANS CE DOSSIER

Une récit chorale à travers le temps

Une caravane au milieu du désert brûle. A l'intérieur, un couple enlacé dans un lit. La serveuse d'un grand restaurant tente de faire le point entre les différents hommes qu'elle fréquente. Jusqu'au jour, où un inconnu se présente et lui rappelle de vieux visages du passé. Une mère de famille, épouse d'un routier souvent absent, rencontre un homme avec qui elle vit une liaison passionnée. Sa fille découvre son secret. Quel est le lien entre toutes ces histoires et toutes ces femmes situées à la fois dans le passé et dans le présent?

Guillermo Arriaga aime les récits chorales, ces histoires qui lient entre elles différents personnages, isolent plusieurs destins jusqu'à les faire se croiser. Dans Loin de la terre brûlée, son premier film en tant que réalisateur, le scénariste de Trois enterrements s'intéresse aux destins de plusieurs femmes situées chacune d'entre elles à un temps différent du récit. Son astuce de scénariste prestidigitateur est de nous faire sans cesse douter de quelle histoire se situe à quel moment, à mesure que nous recollons les morceaux d'un récit au préalable fractionné jusqu'à l'abstraction. Un seul personnage existe à différents lieux du temps: la jeune fille blonde autour de laquelle le drame évolue. Ce tour de force de magicien confère à Loin de la terre brûlée, l'aspect curieux d'un mélo classique construit comme un habile thriller.



Récit diffracté et dialogues resserrés

Loin de la terre brûlée risque d'être boudé à cause d'une écriture singulière qui pourrait sembler parfois artificielle. Mais Arriaga a fait le choix d'isoler plusieurs moments de l'action pour regarder comment ces espaces de durée évoluent entre eux, au présent de leur narration, jusqu'au final. Il conduit chacune des histoires vers un avenir à construire, un futur probable à bâtir, un destin à forger librement. Car c'est ça qui l'intéresse ici: le rôle de la transmission, de la filiation, de ce que nos aînés nous laissent et de l'influence qu'ils ont sur nos existences. Au terme de son puzzle, Arriaga nous laisse sur le seuil d'une porte, libres de choisir comme son beau personnage de fille vieille qui ne sait pas encore si elle peut ou non assumer son rôle de mère. Bel épilogue ouvert où au-delà d'un mur l'héroïne peut enfin noyer ses démons.

Arriaga use de peu de ces ellipses incessantes dont les scénaristes font leur miel actuellement. Ainsi, il s'encombre parfois de situations qui semblent évoluer mollement ou lourdement. Pour leur donner leur importance à l'intérieur du récit chorale, il confère à chacune de ses scènes un aspect symbolique ou/et métaphorique. Le film peut donner l'impression de s'enliser un peu dans le désert au milieu du récit. Les scènes, pourtant importantes, où les deux jeunes gens prêtent serment, font brûler un cactus, auraient pu devenir les séquences les plus émouvantes du film. Malheureusement, elles ne fonctionnent qu'à moitié. On a l'impression qu'Arriaga aime plus les situation que leurs accomplissements. Ces scènes semblent fabriquer au seul bénéfice du récit et non des personnages. Ce qu'il ne réussit pas toujours, c'est à faire vivre une scène parce qu'il reste toujours préoccupé par la ligne générale de son récit chorale. Comme s'il craignait qu'en donnant plus le temps à sa scène de respirer, elle n'empiète sur la conduite de sa grande histoire totale.

A ce choix délibéré de ne pas s'essayer aux ellipses, Arriaga appose des dialogues vigoureux. D'une grande sécheresse, très adroits et précis, ses dialogues sont parmi les moins logorrhéiques du mélodrame contemporain. Ici, nul personnage ne s'exprime comme un pilier de comptoirs en train de déblatérer ses soucis ou d'expliciter et d'analyser le moindre de ses gestes. Toutes les héroïnes de Loin de la terre brûlée parlent clairement. Leurs paroles s'accordent avec le sens de leurs actions. Ou alors, quelques mots trahissent un doute, un mensonge, une erreur. Ou révèlent un aspect ignoré de l'un des personnages. Cette alliance de récits narrés au présent, mais situés à différentes époques; ces dialogues secs pour révéler les actions, font de Arriaga le symbole, ou l'inventeur, d'un style nouveau de mélodrames qui prennent en compte les faits et non les atermoiements psychologiques. Loin de la terre brûlée est sans doute le plus silencieux des drames psychologiques, avec des stars hollywoodiennes, de ces dernières années. Telle est sa modernité.

Diriger les actrices

Si Loin de la terre brûlée est une réussite plus convaincante que le dernier film de Innaritu: Babel; cela tient aussi aux qualités de cinéaste de Arriaga. Il ne faudrait pas juste regarder son dernier film comme l'aboutissement de son travail de scénariste, romancier et novelliste. Arriaga se révèle beaucoup moins grandiloquent que son compatriote. Alors qu'Innaritu, de films en films, fait exploser la mise en scène à la mesure des déflagrations de récits de son scénariste, Arriaga choisit une réalisation aussi compacte que ses dialogues.

Innaritu accorde sa mise en scène au récit chorale. Il fait exploser le cadre des frontières pour travailler ce qui l'intéresse en tant que cinéaste: la communication entre les êtres au-delà des barrières. Arriaga préfère se mettre au diapason de ses dialogues. On a le sentiment qu'il a confiance dans son écriture. Donc, il la suit, là où Innaritu cherche à la dépasser. Arriaga peut ainsi se concentrer sur ses actrices. Cela donne un film assez curieux, un thriller mélodramatique donc, mais aussi un drame psychologique sec et haletant. Un film plus humble que Babel. Au niveau des teintes, le film rappelle un peu l'aspect bande dessinée du dernier Innaritu: une manière d'accorder ou non les couleurs des vêtements aux caractères des héroïnes, leurs sentiments à la texture des paysages urbains ou désertiques. Une forme de ligne claire de l'ère de l'image numérique.

En resserrant son cadre, il peut s'approcher de ses magnifiques actrices. Son travail de direction est à cet égard remarquable: on n'avait pas vu depuis longtemps deux stars (habituées aux mélos), aussi convaincantes. La sublime Charlize Theron a toujours joué les femmes malheureuses, battues, qui souffrent. Elle incarne ici une fausse fille forte, un brin directive, qui cherche du réconfort en se jetant dans les bras du premier venu. Mère éplorée, fille rattrapée par son passé et ses erreurs, porteuse d'un secret terrible, elle se révèle bouleversante dans les rares scènes où elle tente de dialoguer avec sa fille. Scènes qui comptent parmi les plus émouvantes du film. Son personnage de jeune femme qui use du sexe pour se réconforter et se conforter dans sa fuite rappelle d'autres personnages brossés jadis par Arriaga: ces filles qui cherchent à se rapprocher des autres par tous les moyens.

Quant à Kim Basinger, elle est l'attraction mélancolique et fragile du film. Elle joue les épouses modèles qui redécouvrent la passion et l'amour tardivement. Victime d'un cancer du sein, elle a été esquintée par une vilaine cicatrice. La star des années 80 vieillit bien. Un geste, un tremblement, un regard en fuite trahissent ses doutes, ses peurs, ses phobies. Elle rend son personnage de femme infidèle attachant et, au final, bouleversant. Alors qu'elle redécouvre la sensualité et le plaisir d'aimer, elle tente par tous les moyens de faire plaisir et de ne pas blesser ceux qu'elle aime. Elle organise un déjeuner familial, cherche à se rapprocher de sa fille, comme pour gagner secrètement son adhésion. Sans jamais la juger, ni même adhérer à sa passion silencieuse, Arriaga suit son actrice à la trace.

Sans doute un peu perdu avec sa caméra, confiant envers son écriture sophistiquée et concise, Arriaga s'accroche à ses actrices pour mener sa danse familiale d'amour et de mort, drame de la transmission.

POUR VANESSA

>>  LE POLYPHONIQUE ARRIAGA (édito)


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