Répétition et variations

Le film débute avec la même scène d'ouverture qu'Happiness: dîner dans le même restaurant où les personnages pleurent sur leur amour passé. Même offrande offerte, même décor étrange, avec sa tapisserie bigarrée, même malaise devant l'incompréhension mutuelle des deux personnages qui renoncent au bonheur pour d'obscures raisons. Même réalisation calme et statique, mêmes plans séquences qui se succèdent à un découpage classique de champs-contre champs. Même souci dans la mise en scène de coller aux décors, aux expressions, de privilégier les silences. Même cinéma familier de Solondz qui depuis quinze ans n'épargne rien à la middle class américaine. Et puis, un événement impromptu brise le déroulé attendu de la scène: une serveuse crache à la gueule d'Andy. Violence inouïe qui annonce la suite des évènements tragi-comiques auxquelles vont être de nouveau confrontés les membres de la famille Jordan.
Solondz n'a pas repris les mêmes acteurs, il les a remplacés. Ce changement graphique dans le même, cette répétition avec des autres, pose les jalons de Life During Wartime: faire voire ce qui en dix ans s'est déplacé dans le destin de ses personnages. Regarder la manière dont désormais ils abordent l'existence, c'est pour son cinéaste évidemment une manière d'interroger l'Amérique des années 2000, d'établir un constat exactement comme il l'avait fait pour les années 90 avec Happiness (1999). Et d'une certaine façon, se poser la question de savoir si l'Amérique a autant changé qu'on le dit et surtout comment s'opère cette transformation.

Nouveau regard

Pour aller vite, on pourrait dire que ce qui a changé dans son cinéma est le miroir de ce qui s'est transformé aux USA. Et Life During Wartime n'est plus du tout aussi drôle que son prédécesseur. Au film caustique, malaisant, souvent caricatural succède l'oeuvre austère, moins ironique et surtout plus lugubre. Ce dernier est un objet fantomatique, hanté par des spectres de personnages qui errent tristement à la recherche d'une improbable rédemption. La présence de Paul Rubens dans le rôle d'un vieil amant suicidé n'y est donc pas pour rien. Joy, comme une partie du pays semble nous susurrer Solondz, est envahi par ses fantômes, ses morts qui la poursuivent. Rubens, ancien Pee Wee Herman, idole des enfants dont la carrière s'écroula sur de fausses accusations de pédophilie, inocule sa tristesse, ses échecs, son procès diffamatoire dans le film. Il cherche l'absolution, comme le personnage campé par Charlotte Rampling, en la refusant à Joy à cause de qui il s'est suicidé.
Ainsi c'est le regard entier de Solondz qui s'est transformé: l'ironie vaguement hautaine (procès souvent intenté à Solondz et qui mériterait plus de précisions que de simplement jeter sur le papier ce cliché de la critique que l'on utilise dès qu'un regard nous semble un tant soi peu dure ou sévère) est devenue compassion triste. Ainsi ce film est moins mordant que les précédents, le cinéaste pratiquant moins l'art du décalage caustique où jadis il excellait quand, par exemple, un père et son fils parlait ouvertement de masturbation dans une scène scénarisée, cadrée et "musicalisée" comme un mélo bon tain.

Masques et normalité

Il s'est donc éloigné de la parodie et déplacé vers l'ascèse la plus tragique qui soit: un film de pardon où l'absolution s'avère impossible. Le père pédophile revient voir son gamin et leur scène est teintée d'une ambiguïté glaciale. Le jeune frère pleure ce père absent sans qui il accuse tout le monde de pédophilie. L'artiste égotiste n'a pas bougé d'un iota: elle continue de tourner autour d'elle même sans regarder ni apercevoir ce qui se trame à ses cotés. Seulement, elle n'est plus critique à son égard, elle nage dans l'autosatisfaction béate, dépourvue de toute lucidité. La mère cherche toujours la normalité comme pour effacer les traces du passé. Mais le personnage sur lequel Solondz s'attarde bien longuement, c'est évidemment Joy qui a troqué son charme blafard pour une nouvelle forme de monstruosité. La bienveillance de Joy n'a d'égale que son inconséquence: son dilettantisme professionnel est à la hauteur de ses velléités sentimentales. Joy provoque le suicide des hommes qu'elle rencontre. Sous la bonhomie et la gentillesse se cache un personnage effroyable: les regrets de Joy, son masque mortuaire effrayant éclaire les plaies d'une Amérique nouvelle qui cache sa violence sous des discours consensuels.
Date de sortie cinéma : 28 avril 2010
Réalisé par Todd Solondz
Avec Shirley Henderson, Ciarán Hinds, Allison Janney
Long-métrage américain .
Genre : Comédie dramatique
Durée : 01h38min
Année de production : 2008 Distributeur : Le Pacte