De l'émigrant à l'artisan

En 1950, dans son premier film où il se permettait de dépeindre sa vision d'Hollywood, Sunset Boulevard, il avait fait de son personnage principal un scénariste qui acceptait pour quelques sous de vendre ses services à une vieille gloire des années 20, symbole d'un âge d'or hollywoodien perdu. Dans ce film célèbre, peut être le plus fameux de sa prestigieuse filmographie, Wilder montrait l'industrie du rêve sous un jour sombre et trompeur. Miroir aux alouettes mais aussi prison qui, semblable à celle qui se balançait au dessus du bureau de Wilder, frustrait le désir d'envol du cinéaste.
Billy Wilder a toujours parlé de lui comme d'un simple artisan, à l'image du jeune scénariste européen qu'il était en débarquant aux Etats Unis et qu'il parlait à peine l'anglais. Pour la Paramount, il écrivit à la chaîne des scripts en même temps que d'innombrables grattes papiers comme lui, payés indifféremment chaque semaine pour pondre quelques pages pour n'importe quelle production. En artisan, il apprit de ses maîtres les techniques et le savoir faire adéquat à son rêve de mise en scène. Il étudia longtemps l'art de Lubitsch qu'il tenait pour un génie et qui forgea sa maîtrise de la construction dramatique. Sabrina et Ariane sont des hommages à son maître. C scénariste également de Boule de feu pour Hawks, il regarda comment le cinéaste de To have and have not dirigeait et maîtrisait un plateau en véritable contremaître.

Metteur en place des corps

Cette relation trouble, à la fois de serviteur mais aussi de maître cinéaste, Billy Wilder l'a mise en scène tout au long de sa carrière, longue de quarante ans. Dans les 25 longs métrages qu'il réalisa, on retrouve à sa travers sa mise en scène des illustrations permanentes de son désir de liberté frustrée mais aussi encouragée par l'usine de géoliers dont il a besoin pour exprimer son art. Chez Wilder, les corps sont sans cesse attachés, retenus, enferrés, prisonniers de leurs rôles ou prisonniers des rôles qu'ils endossent pour fuir et gagner la liberté. Tous ses personnages désirent s'envoler, retrouver leur élan, poursuivre leur marche, s'éloigner des conventions qui briment la liberté, jusqu'à ce qu'ils soient, en pleine course, stoppés, arrêtés, enferrés pour être utilisés par des personnages peu scrupuleux et qui ne reculent devant aucun obstacle physique pour assouvir leurs désirs. Comment peut on contourner un obstacle? Comment Wilder met-il en place un corps cerné par le plan et les desseins égoïstes de l'humanité?
On a souvent analysé son oeuvre à la lumière des récurrences thématiques, l'un des pivots de la notion d'auteur au cinéma. Si, effectivement, Wilder revient sans cesse sur certains motifs discursifs ou généraux dans ses sujets, ces questions peuvent être étudiées par la seule mise en place des corps dans l'espace du plan. Les corps de Wilder sont toujours usés, chamaillés, mis à terre, attrapés, maintenus. Ils témoignent du lien ambigu d'un homme qui se sentait trop heureux de se vendre à une usine bien particulière, mais aussi son propre rapport au monde, à cette comédie sociale qu'il a regardée et montrée du doigt de sa caméra. C'est bien la mise en scène elle-même qui trahit l'attitude morale d'un regard que l'on a souvent qualifié de hautain, méprisant et surtout cynique.

Sceptique plus que cynique

A la place de cynisme, nous parlerons ici plutôt volontiers de scepticisme. De cette attitude philosophique qui consiste à toujours tout remettre en doute, à ne jamais accepter l'illusion des choses pour mieux en démembrer les artifices. La mise en place des corps chez Wilder tient à la fois de sujet et de leur exécution graphique jusqu'à l'abstraction.
Dans ce long dossier que nous consacrons au cinéaste pendant près de deux mois, nous tenterons d'analyser la quasi intégralité de ses films par ordre chronologique, en usant d'écrits mais aussi de feuilletons sonores et de vidéos, pour faire ressurgir les astuces de sa mise en scène. Nous pourrons ainsi illustrer notre propos à l'aide d'exemples sonores ou visuels, en analysant des séquences entières de ses films. De manière quasi systématique, et du moins obsessionnelle, les figures de corps arrêtés, enferrés, stoppés, sont présentes dans chacune de ses scènes. Nous tenterons de voir comment son rapport à la mise en place de ces corps asservis a pu évoluer au fil des années passées à Hollywood. Ces figures témoignent de la maturation d'un regard porté sur l'industrie du rêve et sur l'existence en général.
SUR TCM CETTE SEMAINE:
LA VALSE DE L'EMPEREUR:
Mardi 21 Juillet 2009 - 20:45 - (VM)
Samedi 25 Juillet 2009 - 13:50 - (VM)
Jeudi 30 Juillet 2009 - 14:40 - (VM)
BILLY WILDER: CONFESSIONS
Mardi 21 Juillet 2009 - 19:30 - (VOST)
ACE IN THE HOLE: LE GOUFFRE AUX CHIMÈRES
Mardi 21 Juillet 2009 - 22:30 - (VM)
THE FRONT PAGE: SPÉCIALE PREMIÈRE
Samedi 25 Juillet 2009 - 12:05 - (VM)
