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LUNDI 6 OCTOBRE 2008
LE FEUILLETON DE THOMAS DEMOULIN
LE SEPTIEME SCEAU de Ingmar Bergman (partie 2)
par THOMAS DEMOULIN
Suite du feuilleton de notre ami poète consacré au chef d'oeuvre d'Ingmar Bergman.

Dans "Le Septième sceau", Bergman met en scène l’héroïsme. Des différentes figures avec lesquelles il lui donne os, sang, chair et esprit, je vous ai invités à en observer deux. Antonius est le grave guerrier en quête du savoir ultime et semble pour cela prêt à sacrifier le bonheur et la vie : dans sa voix étrange, la mort triomphe, comme a dit un poète. Jof, rien qu’avec son nom, apparaît comme un personnage de comédie, un saltimbanque ; il est cependant également doué d’une vision pour les êtres métaphysiques.


INSOUCIANce et marginalité

À son caractère d’artiste s’ajoutent deux conditions qui le distinguent d’Antonius. La première est qu’il ne cherche pas la connaissance. S’il est sage, c’est d’abord parce qu’il ne s’en rend pas compte. Les préoccupations existentielles d’Antonius lui sont étrangères. En fait, elles se manifestent à lui, mais uniquement à travers le prisme de l’art. La première fois que Bergman nous le montre aux prises avec la mort, c’est par l’intermédiaire symbolique de la représentation théâtrale. Il s’agit ici d’une mort de comédie évidemment factice, que Jof considère moins intéressante que les obscénités des farces. Aux yeux de son associé Jonas (Erik Strandmark), il est d’une bêtise crasse. Or, puisque Le Septième sceau peut se regarder comme un conte philosophique, l’ingénu, le candide, le simplet, le gentil, c’est le héros voué à s’accomplir, le sage. D’autre part, la légèreté du comédien est celle du jongleur rêvant de voir l’une de ses balles s’arrêter en l’air : elle le libère du poids d’airain des lois inviolables de notre condition humaine sur la terre. Jof, acteur carnavalesque nomade, et donc marginal, est un personnage transgressif qui, comme Antonius, ne peut pas espérer que la communauté des hommes lui veuille du bien. Mais, contrairement au chevalier, Jof n’appartient pas à l’ordre social : l’artiste est un hors caste. Pourtant, à cause de son métier, il a besoin de la compagnie des humains. Ainsi, l’artiste (apparemment) insouciant, s’il est complètement seul, ne dispose pas encore, en son être, de toutes les conditions de la sagesse : il est trop exposé à la tristesse tragique qui naît de l’exclusion.

L'amour

L’artiste n’est transfiguré en sage que si lui est accordée la grâce d’une femme amoureuse et d’un enfant, garant de sa capacité à donner la vie. Mia et le petit Mikaël tiennent un rôle clé. Du côté de la vie, dans le triangle formé par Mia, Jof et Mikaël, l’amour atteint son plus haut niveau d’épanouissement humain. Certaines répliques et certaines mimiques de Bibi Andersson sont bouleversantes. Elles ont la même fraîcheur et la même sincérité absolue que Jof le simple. Lorsque Mia, illuminée par le soleil de l’été, dit à son mari « Je t’aime », la parole la plus usée au monde regagne la plus haute valeur poétique possible : elle renferme et fait éclater la connaissance ultime et néanmoins simple qui fera de Jof, et non d’Antonius, un sage. Sa puissance d’amour est telle qu’elle fera vivre à tous les personnages, à commencer par le chevalier, un moment de pure félicité, au goût de fraises et de lait. Cette scène, dont Mia est la maîtresse d’œuvre, constitue le seul instant de paix et de relâche pour Antonius, mais aussi pour le spectateur. Pour emprunter à la rhétorique, elle est l’acmé du film, son point culminant, sa leçon. Dès lors, pour le héros tragique, c’est l’apodose qui débute, c’est-à-dire la partie descendante de sa phrase. Au bout du compte, il obtiendra sa réponse, que le spectateur découvrira avec lui, mais bien dans un retournement ironique faisant que c’est effectivement de lui, et non de Jof, que l’on sourit.

Du côté de Mikaël, rarement la caméra d’un cinéaste a su faire accéder un bébé à la dignité d’un vrai personnage, assumant à la fois ce que le petit humain a de significativement touchant mais ne le réduisant surtout pas à cela. Mikaël, celui qui ne parle pas, anime l’image et du point de vue visuel et du point de vue auditif (notamment lorsqu’il se trouve hors champ) de manière à représenter le contrepoint de la mort. La famille de l’artiste constitue donc le pôle de la vie, que le pôle du seigneur des ténèbres appelait par corrélation afin que le système soit complet.

L'esthétique d'une nouvelle sagesse

À cet égard, la dernière séquence est d’une construction éloquente. Après que Jof, en vertu de son sens métaphysique, a discerné les dernières victimes du cortège macabre conduit par la Mort, le plan revient sur lui et la marche du ruban gravissant la colline où ne se découpent que des ombres est narrée par le personnage : elle file en dansant vers une région sombre, opposée à l’aube et restant hors champ. Alors Jof met en branle son convoi, qui tourne dans le sens du soleil levant : nous tournant le dos, la famille poursuit un chemin qui semble rejoindre l’horizon. Par ce jeu d’opposition spatiale exprimé par la réalisation, Bergman nous dit que la mort/vie continue, étirant l’espace-temps certes, mais sans franchir le seuil de ces zones métaphysiques qui ne sont, normalement, pas montrables. Ce respect émerveillé pour ce qui est invisible caractérise la sagesse de l’humble jongleur, dont l’existence est sublimée par l’art et l’amour. Peut-être est-ce ce chemin-là qui nous est proposé, pour que notre histoire puisse continuer ; peut-être faut-il voir dans le chevalier médiéval le symbole d’une forme de sagesse magnifique mais désuète, impraticable aujourd’hui. En tout cas, les motifs existentiels incarnés par le guerrier et le jongleur montrent comment Bergman donne cinématographiquement corps au domaine héroïque où se précise ce que nous sommes au plus essentiel de nous-mêmes : ils définissent les termes d’une anthropologie métaphysique. À mes yeux, c’est à ce titre que ce film peut inspirer ce qu’une génération voudrait voir dans notre art, voudrait faire de l’art.

Mais Jof et Antonius ne commandent ni tout le langage ni toute l’esthétique du film. Sa structure est délicatement enrichie de lignes de vies supplémentaires. Les autres personnages, comme l’écuyer Jons ou l’énigmatique jeune femme que celui-ci prend sous son aile incarnent d’autres attitudes philosophiques, d’autres relations à la vie/mort. À vous de poursuivre cette typologie de l’héroïsme !


LIRE EGALEMENT:

-"Le septième sceau", première partie du feuilleton:
http://cinema-take.com/pages/chronique.asp?id=244

-Edito du jeudi 25 septembre:
http://cinema-take.com/pages/edito.asp?id=245



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