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JEUDI 25 SEPTEMBRE 2008
LE FEUILLETON DE THOMAS DEMOULIN
LE SEPTIEME SCEAU
de Ingmar Bergman
par Thomas Demoulin
Qu’est-ce qu’un héros ? Le temps d’une chronique en feuilletons, c’est avec cette question que je vous propose de regarder "Le Septième sceau" ("Det Sjunde inseglet"), film réalisé par Bergman en 1957. En effet, si "Le Septième sceau" est une si belle œuvre d’art et, en même temps, une œuvre qui a su toucher un public excédant le nombre des fidèles du Suédois, c’est que ses héros y agissent et y pensent selon ce qu’ils sont vraiment, c’est-à-dire, certes, en fictions, mais en fictions véridiques, plus vraies que le vrai du réel, capables par la magie de l’art – et il s’agit ici du fait le plus interpellant du point de vue de nous-mêmes, êtres humains – de nous conduire à nous identifier à eux. Et ces personnages incarnent une humanité d’autant plus significative que nous sommes alors à douze années seulement de la découverte, par le cinéma, de l’horreur totale de la guerre et des camps.

"Moi, Antonius Blok, l’homme qui joue avec la mort"

À qui ne s’est jamais senti préoccupé par les possibles motifs de sa propre vie, la mort n’a peut-être jamais apparu comme une évidence imminente. Pour le chevalier Antonius Blok, ce souci est si grave que c’est avec une nécessité toute tragique qu’il a été poussé à s’aventurer sur l’un des nombreux chemins censés conduire à la connaissance ultime. Quiconque connaît la grâce et l’épouvante d’une quête du sens que doit revêtir son être sait reconnaître un frère dans ce croisé imaginé par Bergman dans "Le Septième sceau". Ce voyage de dix ans, auquel nos imaginaires peuvent également associer la quête du Graal, symbolise à lui seul cette recherche angoissée de la connaissance ultime, c’est-à-dire de Dieu, par un esprit libre et résolu à l’action. Le film du cinéaste suédois montre le dernier acte de cette quête tragique.

S’il est vrai que la première réplique est une question, « Qui es-tu ? », il n’en est pas moins vrai qu’elle reste largement rhétorique : Antonius sait que c’est la mort qui vient à sa rencontre. Et il affirme aussi savoir que son visiteur joue volontiers aux échecs. Antonius impose à l’écran la figure de l’homme qui, ayant beaucoup vu, beaucoup appris, a poussé aussi loin que possible l’interrogation taraudante du sens de l’être. En tant que croisé, il a connu l’ascèse solitaire du guerrier de la foi, malgré la compagnie picaresque de son écuyer Jons (Gunnar Björnstrand). Au Moyen-Orient, on peut aisément imaginer qu’il a assisté voire participé aux pires horreurs, qu’il a de la sorte bu jusqu’à la lie le mépris de l’être humain qu’il confessera nourrir depuis longtemps. En partant en Terre Sainte, il espérait sans doute entendre la voix de Dieu, Celui dont on parle tant… Lorsque son buste apparaît pour la première fois, le chevalier est évanoui, pas tout à fait vivant donc. Il se réveille, se relève, fait quelque pas dans l’eau pour laver ses mains, son visage, puis, revenant, il prie en silence. Que dit-il ? Attend-il encore une réponse ? Toujours est-il que le spectateur peut entendre la tension extrême et douloureuse où se joue sa quête, tension lisible dans les longs traits du visage émacié de Max von Sydow, aussi vide que son cœur. Or, le début du Septième sceau parvient à préciser le domaine où s’entend cette tension.

Le lieu de la tragédie

C’est sur un rivage déchiqueté par la Baltique, alors que le chevalier s’apprête à rentrer chez lui auprès de sa femme Karin (Inga Landgré), dans une zone entre terre et mer et entre le là-bas et le chez-soi, que vient la Mort (Bengt Ekerot). Mais Antonius n’est pas prêt et ne veut pas quitter ce monde sans faire connaissance avec la Mort. Il la défie donc à son jeu de prédilection, les échecs, et lance même ce pari fou : s’il gagne, elle le libère. Ainsi, sa volonté de savoir lui fait franchir pour un temps les limites de la condition humaine. Et cette zone-frontière d’entre deux, livrée à la sauvagerie non humaine des éléments, est le cadre de ce pacte transgressif. Antonius est sublime parce qu’il transgresse les lois de la vie et de la mort – « Je n’accorde pas de délais », commence par lui dire la Mort, avant de se laisser tenter par le jeu. La partie est lancée. L’image des deux joueurs sur le rivage est alors incrustée sur un autre plan de la grève, où se mêle la terre, la mer et un ciel chargé. Elle estompe rapidement pour laisser place à Jons, réveillé par un coup de pied de son maître : voilà l’équipée prête à partir. La partie se déroule donc dans une autre dimension, indépendante de nos conditions d’espace et de temps, que la narration cinématographique connaît parfaitement. Le domaine de l’agôn tragique d’Antonius est proprement métaphysique ; Bergman puise dans les ressources de l’écriture cinématographique pour rappeler ce qu’est le domaine où les questions existentielles prennent un sens. Le repère dans lequel l’homme joue aux échecs avec la mort et où sa tragédie a du sens, sa quête angoissée du savoir y prenant sa source et s’y jetant, c’est la métaphysique. Et Antonius Blok y a accès.

Art et héroïsme comique

Mais il n’est pas le seul. Suivant les pas des deux cavaliers, nous faisons connaissance avec la troupe itinérante de Jonas, Mia et Jof (Nils Poppe). Au matin, lorsque Jof le saltimbanque se réveille, il ne peut se sentir qu’à l’étroit à l’intérieur de la petite roulotte. Ici, pas de plans larges sur la nature sauvage où l’homme peut se tenir debout et laisser l’espace immense répondre à la puissance de sa volonté. Dans l’espace confiné de la roulotte, ce sont d’abord les fesses de Jof qui passent devant la caméra pour aller s’ébattre dans l’air frais du petit jour. Le jongleur exécute alors quelques pirouettes dans l’herbe, histoire de mettre le bas en haut et le haut en bas, puis discute un peu avec son cheval : peu de gens ici s’intéressent à l’art, confie-t-il à son animal. Mais, son art à lui, avec une telle entrée en matière, ce serait plutôt du côté des carnavals et des fêtes qu’il faudrait le voir : encore une fois, la transgression est manifeste. Or, ce matin-là, Jof a la vision de la Vierge et de son enfant. Exalté, il court réveiller sa femme, Mia (Bibi Andersson). Sa jeune épouse le met en garde : on va le prendre pour un menteur et un fou. En réalité, on songe alors que Jof, que la présentation oppose volontairement à Antonius, est à l’art ce qu’Antonius est à la philosophie. En effet, l’acteur possède aussi le don de voir des êtres métaphysiques comme les saints, les anges ou les démons. C’est un artiste véridique que ce comédien itinérant, cet époux et ce père aimant. Plus tard, en compagnie d’Antonius, il sera le seul capable de voir la partie d’échec qui se joue. Comprenant et anticipant le danger, c’est lui qui sauvera sa femme et son fils d’un an, Mikaël.

Jof apparaît donc comme l’autre figure métaphysique du film, même si c’est d’une manière bien différente du chevalier. Et l’on peut penser que c’est précisément par ce qui le sépare de son « frère » qu’il parviendra à être transfiguré lors de la dernière scène. Jof est finalement le seul personnage dont l’évolution ne se heurte à aucune aporie. Il est même probable que c’est à une forme de sagesse qu’il accède au bout du compte.

A SUIVRE...



COMMENTAIRES DES INTERNAUTES

kaioshin
« Merci pour cette analyse éclairée, vous avez posé les bons mots! merci ! »
15 juillet 2010
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