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MARDI 24 NOVEMBRE 2009
NICOLAS PHILIBERT AU JOUR LE JOUR
LE PAYS DES SOURDS de Nicolas Philibert
par Claire Chevalier
Deuxième volet de notre longue exploration de l'oeuvre de Nicolas Philibert dont les Éditions Montparnasse viennent de mettre à notre disposition un précieux coffret contenant tous les films que le documentariste a réalisés jusqu'à aujourd'hui.

Notre collaboratrice, Claire Chevalier, s'est penchée ici sur Le pays des sourds. Titre qui rappelle celui d'un vieux documentaire des années 70 de Werner Herzog intitulé Le pays du silence et de l'obscurité . Dans les deux cas, les deux cinéastes montrent bien la séparation entre les univers respectifs où vivent ceux qui entendent et ceux qui ne le peuvent pas.

Prochaine chronique: Retour en Normandie
DANS CE DOSSIER

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Le Pays des sourds nous emmène à la rencontre de Jean-Claude, Abou, Claire, Florent, Hubert et de nombreux autres, sourds profonds de naissance. Jean-Claude, professeur de langue des signes, pédagogue, malin et très expressif, sera notre guide. Florent, adorable bambin pleurnichard, apprend comme ses camarades de classe à dire les sons qu’il n’entend pas. Hubert se marie. Tous nous permettent d’aller « à la découverte de ce pays lointain où le regard et le toucher ont tant d’importance. »

Dans le Pays des Sourds, la parole n’est donnée qu’à des personnes concernées. Nombreuses, elles apportent toutes, que ce soit le temps d’une anecdote racontée ou bien celui d’une tranche de vie partagée, leur pierre à l’édifice du réalisateur : montrer la vie au travers des yeux, des mains et du corps tout entier, de ceux qui n’ont pas d’oreilles.

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Ouverture sur une séquence musicale, à nulle autre pareille : ses interprètes sont sourds. Les gestes volent, les corps accompagnent la musique, les regards passent des partenaires aux partitions. La musique flotte dans l’air. Pourtant, elle ne parvient pas jusqu’à nous. En tant que telle, elle n’existe pas pour nous, spectateurs. Cette fois, on ne l’écoute pas, on la regarde. Dès lors, on a tout de suite compris que l’on n’était pas dans notre élément, et qu’au contraire, le film allait nous immerger dans un environnement autre.
Et c’est tout d’abord ce choix dramaturgique qui donne au film sa force : les sourds constituent un peuple habitant une terre à part, bien à lui. Ce pays ne connaît pas de frontières géographiques ; c’est le handicap physique qui en délimite les contours. S’il n’y a pas de douane à franchir, les limites n’en sont pas moins cruelles : la surdité divise bien souvent les êtres, à commencer au sein de la famille. Nicolas Philibert ne sombre pas pour autant dans une dénonciation hâtive, qui serait trop attendue, des mauvais traitements des uns envers les autres. « Chez nous, on est sourds depuis 5 générations. Ma tante a un fils entendant. Le pauvre ! » lance un homme interviewé dans un bar.


Le problème dont le film fait état est bien plus compliqué que le rejet des uns par les autres, comme l’indique le témoignage d’un homme qui, enfant, rêvait d’être comédien. Le jugement sans appel d’un réalisateur (« Impossible, tu es sourd. ») lui avait alors fait comprendre à quel monde il appartenait. Dès lors, la question est posée : comment vivre tous ensemble, quand on habite différentes contrées ? Pour tenter d’y répondre, le film part en quête de ponts entre les individus. Nicolas Philibert explore la question de la langue : les enfants apprennent à parler la langue des entendants, tandis que les adultes entendants apprennent avec Jean-Claude la langue des signes. Jean-Claude nous apprend que la langue des signes était interdite à l’école, et qu’elle l’est encore dans de nombreux établissements scolaires. Puis, après le langage, c’est le rapport aux autres que la caméra du cinéaste explore. Le rapport aux autres implique la place de chacun dans le monde. Les grands moments de la vie sont abordés : l’école, Noël, les repas familiaux, le travail, le mariage, la location d’un appartement. Certaines séquences sont d’une émotion pure, et donnent espoir sur la cohabitation possible et sereine entre entendants et sourds. Dans leur jardin, Florent et sa mère jouent à communiquer dans la langue de l’autre. La mère, attentive, câline et patiente, aide son enfant à progresser. Et lui explique que « Pour écouter, je regarde. » Le jeu de Florent le conduira jusqu’à la perche de l’ingénieur du son et enfin jusqu’à l’objectif de la caméra. Les mondes communiquent.


Mais, malgré quelques moments de grâce, les portraits et témoignages ébauchent au fur et à mesure une conclusion qui ne va pas dans ce sens. Il semblerait que chacun se sente mieux dans le monde auquel il appartient. Même Jean-Claude aurait préféré que sa fille soit sourde, parce que « ça aurait été plus facile ». Parce qu’au fond, il est vrai que malgré tous nos efforts de compréhension, la différence physique est une frontière que nous ne pourrons jamais franchir. Ainsi, les dernières séquences du film se vivent dans le silence. Mais cette triste vérité participe de l’émotion suscitée par le film et redouble l’affection ressentie pour les personnages.

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Car, bien entendu, on ne peut que reconnaître la qualité des personnes filmées. Nul doute, Philibert sait choisir ceux qu’il va montrer. Mais il est vrai qu’avec des enfants et un homme comme Jean-Claude Poulain, il est difficile de ne pas être ému. Une recette que d’ailleurs il réitérera avec le succès que l’on sait dans Être et avoir. Mais cela ne suffit pas. Car, avant tout, il faut pouvoir bien les filmer, ce que Philibert sait faire manifestement. Les personnes récurrentes sont montrées pour la première fois dans les actes de leur vie quotidienne. Bien avant de dire, elles sont, elles s’incarnent. Dès les premiers plans, la caméra se resserre sur leur visage. Ils existent, et nous sommes déjà au plus près d’eux. Immédiatement, la connivence est créée. Immédiatement, les êtres nous touchent. Ainsi, quand les enfants de l’école des sourds apprennent à articuler les syllabes qu’ils n’entendent pas, ils créent une cacophonie qui frôle l’étrangeté sonore. Pourtant, on n’a d’yeux que pour leur visage, que pour leur bouche, et notre empathie nous fait désirer ardemment qu’ils réussissent leur difficile exercice.

Parfois, l’émotion se dote aussi d’humour. On rencontre le jeune Hubert dans l’usine où il travaille. Travailleur et attentif, il exécute les taches qui lui sont données à l’oral. Tout de suite après, dans la cabine d’essayage, il s’habille pour son mariage. Intimidé, il ne sait que faire de son haut-de-forme. Pendant toute la cérémonie, il enlèvera et remettra l’objet qu’il ne portera qu’un seul jour dans sa vie, celui où il se donne à Maria-Helena. En quelques minutes, Nicolas Philibert aura suscité en nous toute une palette d’émotions.

Sa mise en scène, amusée et tendre, est terriblement efficace. Efficace, mais respectueuse. À aucun moment, il ne nous fait pénétrer dans les méandres de l’intimité, il ne sombre dans un sentimentalisme mal venu. Nicolas Philibert réalise des films qui prennent le contre-pied de trop nombreuses utilisations actuelles de l’image. Dans les films de Nicolas Philibert, il y a une idée de cinéma qui, pour reprendre les propos de Stan Neumann, à qui Philibert faisait une place dans sa Carte blanche à Beaubourg, « n’est pas condamné à regarder uniquement le nombril des personnages, à étaler leurs états d’âme et leurs corps à corps. » Sans dire au spectateur ce qu’il doit penser, sans déballer l’intimité des personnes filmées, sans s’appesantir sur leurs faiblesses ou détresses, il nous fait rencontrer l’autre. L’autre en tant qu’être. Et non en tant qu’objet à voir. C’est sans doute précisément ce regard sur l’autre qui permet de qualifier son cinéma d’humaniste.

16/9e compatible 4/3
Français mono
Sous-titres français
DVD PAL – Zone 2

DISPONIBLE DANS LE COFFRE NICOLAS PHILIBERT, L'INTÉGRALE (JUSQU'ICI...):
ÉDITIONS MONTPARNASSE
16/9 et 4/3
Français mono et stéréo Dolby Digital
DVD PAL & NTSC - Zone 2

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