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MARDI 9 NOVEMBRE 2010
DOSSIER
LE NARCISSE DE MICHAEL POWELL
par Frédéric Mercier
Après Les Chaussons Rouges, Carlotta ressort en salle un autre chef-d'oeuvre du tandem Powell/ Pressburger. Jamais un film n'a peut être aussi bien illustré l'influence d'un milieu naturel sur les âmes. Xavier Beauvois devrait en prendre de la graine s'il revoit ce film, puisque les auteurs du Narcisse Noir vont faire l'objet d'une rétrospective au prochain Festival de Cannes.
DANS CE DOSSIER

La structure d'un lumineux film d'horreur

L'anecdote est connue: Spielberg et Lucas vouent une admiration sans bornes pour Le Narcisse Noir. Il est vrai qu'en termes d'imageries et de trucages, le film est impressionnant. On le doit notamment au grand chef opérateur Jack Cardiff. Comme quelques années plus tard, dans les Vikings de Richard Fleischer, Cardiff réalise des prouesses lumineuses qui renforcent la vision étonnante de l'Inde envoûtante proposée par Powell. La force de cette alliance est d'inventer une imagerie fantasmagorique qui jamais ne bride l'imagination du spectateur. A mesure que Le Narcisse Noir distille ses beautés et ses zones d'ombre, le film agit sur nous exactement comme une vielle lithographie de notre enfance: une entrée vers un autre monde lointain, exotique et mystérieux.

Le milieu, l'Inde mais aussi cet extraordinaire Palais dressé comme un roc au sommet d'une falaise vertigineuse sont les principaux protagonistes du Narcisse Noir. Comme le sera bien plus tard l'Hotel Overlook du Shining de Kubrick. D'ailleurs le réalisateur d'Eyes Wide Shut reprend la structure de film d'horreur du Narcisse Noir: des individus sont envoyés dans un endroit isolé pour travailler. Leurs prédécesseurs n'ont pas réussi à y rester longtemps. Les nouveaux héros y parviendront-ils? Ici, dans le Narcisse Noir, il s'agit de nonnes qui vont devoir construire écoles et chapelles pour aider la population d'une région indienne désolée. Si dans Shining, il s'agissait d'un artiste qui allait affronter la page blanche et, métaphoriquement, ses propres démons ; dans Le Narcisse Noir, les soeurs vont se retrouver confronter à leurs engagements religieux, à leurs voeux, à leurs désirs.

Du milieu naturel sur les âmes

Poursuivons le rapprochement entre les deux films anglais: dans tous les cas, le milieu dans lequel les héros vont évoluer va les influencer et les soumettre à rudes épreuves face à eux-mêmes. Dans Le Narcisse Noir, les nonnes vont être rapidement emportées par l'air, le vent, la clarté, la chaleur et les cimes des montagnes de l'Himalaya. La plus âgée d'entre elles confessera que cet endroit lui a fait ressentir des choses qu'elle pensait avoir oubliées. Désormais, à l'extérieur, non enfermées dans l'enceinte close d'un couvent, les nonnes sont désormais soumises à leurs désirs et à leurs convictions les plus intimes. La mère supérieure , au fil d'astucieux flash back, révélera qu'elle a pris le chemin du voile après une déception amoureuse. La plus réticente des nonnes, Soeur Ruth, semble dès le début vouer à abandonner ce chemin de croix.

Rarement film aura aussi bien illustré l'influence d'un milieu entier sur des âmes, au point de lever le voile sur chacune des héroïnes. De la même manière que le cinéma est censé révéler la vérité dissimulée sous les apparences, l'atmosphère envoûtante de cette Inde reconstituée agit sur les hommes, leurs secrets, leur propre hypocrisie. A ce jeu contre les éléments, les soeurs ne tiendront pas longtemps. Et le film basculera finalement dans le programme horrifique annoncé: éconduite par l'homme qu'elle aime (le seule mâle occidental à sa portée), jalouse de la mère supérieure qu'elle soupçonne d'aimer ce même homme, Soeur Ruth se transformera en folle tueuse. Brûlée par son propre désir, débordée par ses passions longtemps tues sous la soutane, Soeur Ruth préfigure longtemps à l'avance une série d'anti héros américains des années 70 qui finissent pas faire du mal à force d'avoir réprimé en eux la bête.

Le film d'aventure sans artifice

La grande force de Powell et de Pressburger est d'avoir réussi, sans artifice surnaturel et autre convention, un film d'aventure exotique, fantastique et érotique comme il était coutume d'en voir dans les années 40 et 50. Dans l'antre du Palais, se meut à coté des soeurs, une jeune indienne grimée comme un serpent. Avec ses yeux verts, le bruit de ses clochettes, son corps souple, sa manière de se dissimuler dans les herbes pour épier les hommes, la petite indienne figure le désir absolu qui guette chacune des soeurs. D'ailleurs, après avoir volé une chaîne, elle sera battue au sol comme un reptile. Sans nudité, sans contact, on sent dans ce milieu moite et magnifique, naître des idylles, des passions, des envies que l'habit recouvre, enfouit au plus profond. L'érotisme en est forcément renforcé à force de suggestions. Que cache donc ce voile? est bien la grande question du Narcisse Noir. Dans les couloirs labyrinthiques du Palais (encore Shining) , se meuvent des forces invisibles qui, tels des fantômes, emportent avec elles les âmes faibles.

Il n'y a pourtant aucun jugement moral chez les deux auteurs. Seulement le désir de raconter au mieux une fable magnifique et, au final, émouvante avec un respect pour toutes les croyances, toutes les vocations. Ce film qui, par moments, évoque Hitchcock est d'ailleurs conduit superbement par une partition enjouée et entêtante de Brian Easdale qui n'est pas sans évoquer Bernard Herrmann.

<<  MICHAEL POWELL RÉINVENTÉ


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