Au cœur de la pensée : l’art

Abdallah (Hami Salama) est un prince prometteur par le corps aussi bien que par l’esprit : il est beau, découvre l’amour et la poésie. Le voici malheureusement en proie à une crise, largement occasionnée par l’autoritaire absence de son père, qui le rend sensible aux charmes séducteurs des intégristes de Cordoue. Orchestrées et mises en scène par les gitans, au premier rang desquels Marwan (Mohamed Mounir) et sa femme Manuela (Laïla Éloui), les séquences musicales sont une nette expression du conflit entre l’ombre et la lumière que vit ce jeune homme. Un soir, sur une terrasse, battant des pieds et des mains un rythme farouche qui retentit de la diégèse elle-même (l’action), Manuela s’oppose aux invitations pressantes des fous de Dieu. Le tourbillon musical et bariolé a vocation à protéger Abdallah des mirages de la flatterie et de la haine. C’est l’art de danser et de chanter qui définit les valeurs de vie, d’amour et de création intellectualisées par Ibn Ruchd. Et, de manière significative, le titre du film, "Al massir", est emprunté à cette première chanson. Chanter et danser, c’est libérer les « rêves au fond des cœurs », tracer « mille routes à travers l’impossible » ; pour affronter la vie, les joyeux gitans se laissent guider par leurs pas, c’est-à-dire par l’intelligence de leur spontanéité, et non par des forces extérieures. Avec eux, un objet comme une chaise peut se mettre en mouvement pour devenir un partenaire : n’est-ce pas là une manière de faire prendre vie ?
À l’inverse, lorsque le prince, abruti de fanatisme, revient auprès des siens, un plan immobile plonge sur lui dans un angle qui paraît l’enfermer. Abdallah, cette fois ligoté à sa chaise, entravé, devient quasiment un objet, un pantin convulsif. La mise en scène des gitans (une nouvelle fois interne à la diégèse, autonome donc), le sépare de l’espace musical, mais s’arrange pour qu’il en entende tout. De plus, dans la cabane où il a été enfermé, la fenêtre occultée laisse deviner les ombres dansantes. Le corps du dément, dans cette séquence à la tension extraordinaire, est déchiré entre la raideur et le mouvement, l’inerte et le vivant, l’humanité et la mécanique. Pour lui, est-il encore possible de chanter ?

Danser et chanter : faire de la politique

Al-Mansur, le calife (Mahmoud Hémeida), est partagé entre son respect pour Ibn Ruchd, le Grand Juge, et sa passion pour le pouvoir. Dans un premier temps, c’est même elle qui l’empêchera de voir les manœuvres politiques des fous d’Allah. En conséquence, Youssef Chahine compose ses plans de groupe de manière à marquer la distinction entre les deux partis. Le cinéaste produit les images de différents types de rapports sociaux.
Les intégristes opèrent par flatterie, dans l’objectif d’ôter toute volonté à leurs membres. Les différents plans où ils apparaissent ensemble sont autant de compositions géométriques où les individus se réduisent à des points identiquement verts, masculins, statiques et imbéciles. Le triangle est une figure évidemment privilégiée, puisqu’il isole le chef de la secte au sommet, sur un champ d’azur. Le contre-champ ironise cruellement en montrant tout le grotesque de cette procession d’esclaves ahuris qu’accompagne ce cri d’extase : « malek », « Un ange »… Toujours artificiellement surélevé, ce chef encapuchonné sort du cadre : c’est le signe de sa conception de l’autorité, toute puissance fondée sur la violence et la soumission. Quant à l’accompagnement musical, c’est une bande son extra-diégétique (extérieure à l’histoire), donc surimposée.
À toute cette mascarade évoquant non seulement les grandes chorégraphies martiales des fascistes, mais aussi le schéma désuet mais quotidien du pouvoir dominant verticalement, il faut opposer la gaie diversité des musiciens. Chaque personnage, comme la note d’une harmonie, a une indéniable individualité sans pour autant cesser de contribuer à un accord collectif. L’image est celle du tambourin décroché par une vieille femme, qui le lance à un vieil homme, qui le transmet à son tour à Manuela et Marwan ; le plan s’élargit cependant que le travelling arrière effectue les courbes d’un S, s’arrêtant quelques instants sur une foule bigarrée et de tous âges, dont chaque membre ondule telles les flammèches d’un foyer chaleureux. Ici, ce ne sont que courbes et cercles, rubans et robes, bref : une beauté qui semble s’organiser toute seule, par la grâce de chacun, pourvu qu’il partage le rêve de cette harmonie. Le leitmotiv de la deuxième grande chanson du film énonce bien cette nécessité de l’action individuelle et collective : « Je danse malgré moi… Et toi, tu danses ? ». D’un point de vue actuel, Youssef Chahine oppose à un islam dévoyé, selon lequel nous n’aurions pas le droit de chanter, une culture qui a ses racines dans l’islam. Mais, mieux encore, d’un point de vue inactuel, il construit l’image artistique d’un modèle de pouvoir politique qui n’a encore jamais été expérimenté, et qui reposerait sur la vertu auto-organisatrice d’êtres humains éduqués à la vie. Et il me paraît remarquable que, dans ce modèle, la différence des sexes a toute sa place.

Célébrer la sexualité

La danse implique les deux sexes à parts égales : vous imaginez déjà la transposition politique… Dans la continuité directe des considérations précédentes, le sectarisme fanatique apparaît comme le désir délirant d’un monde unisexe ou, peut-être, asexué. De nombreux plans laissent percevoir l’intuition qui était déjà celle de Dalí à propos d’Hitler : l’intégrisme va de pair avec une sexualité soit ambiguë soit non assumée et, pourquoi pas, avec une forme détournée de masochisme. Au hammam, les flatteurs révèlent une mollesse de chair certaine ; et quand bien même vous ne verriez pas dans leurs empoignades la suggestion d’ébats homosexuels, s’impose au moins l’image de jeux franchement enfantins, antérieurs à la découverte de la différence sexuelle. Ensuite, dans la tête tristement ridicule de ce chef de secte que l’on décapuchonne, n’est-il pas permis d’apercevoir une métaphore phallique? Et pourquoi les beaux yeux des sectateurs intégristes sont-ils toujours maquillés de mascara ? Et leurs pieds endoloris, qu’ils se massent pour se reposer de leur marche folle à travers le désert ? Quant à cette marche forcée, ne s’apparente-t-elle pas à un désir de souffrance typiquement masochiste ? Les fanatiques sont bien fous, au sens pathologique du terme. Ces images constituent probablement davantage qu’un faisceau d’indices lorsqu’on se rappelle que l’histoire d’Abdallah est aussi celle du refus de sa paternité.
L’univers des gitans, en cohérence avec sa valorisation de la vie et de l’amour, donne au contraire à la sexualité sa plus haute place. Le physique de Manuela suffirait déjà à cette célébration de la sensualité à quoi donne lieu la comédie musicale, car c’est aussi avec ses oeillades, sa bouche et sa poitrine qu’elle danse, la mutine. Et son bon Marwan le lui rend bien, en un lieu et un temps incongrus. Ibn Ruchd et son épouse Zeinab sont rattachés à cet univers lors de l’ultime coup de génie du film : l’évocation sensible de leur premier émoi d’amoureux. La sexualité et l’esprit sont du même côté, de sorte qu’entraver l’une, c’est entraver l’autre. Ces deux-là ont en partage l’inattendu qui crée un sens, ce magnifique troisième terme qui nous sort heureusement de cette pauvre alternative : liberté ou nécessité. À la lumière de ces considérations, j’ai envie de couper court, chers lecteurs, chères lectrices, pour vous laisser observer par vous-mêmes l’importance des rôles féminins du "Destin". Nul doute que vous y trouverez matière à méditation artistique et philosophique
LIRE LA PREMIERE PARTIE DE CE FEUILLETON:
http://cinema-take.com/pages/chronique.asp?id=261
Date de sortie : 15 Octobre 1997
Réalisé par Youssef Chahine
Avec Mohamed Mounir, Mahmoud Hemeida, Khaled El-Nabaoui
Film égyptien, français.
Genre : Drame
Durée : 2h 15min.
Année de production : 1997
