Un film sur la transmission

L’histoire débute au 12ème siècle après Jésus Christ, dans le Languedoc. Un homme est brûlé par un tribunal d’Inquisition pour avoir lu et traduit les œuvres d’Ibn Ruchd, autrement dit Averroès. Il laisse derrière lui son fils Joseph qui, par fidélité à son père, va se réfugier à Cordoue, chez le philosophe. D’emblée, en choisissant un tel point de vue, qui est celui de l’étranger en général, (donc le point de vue le plus universel et le plus essentiel qui soit), le film, loin d’être centré uniquement sur le conflit entre la justice et l’injustice, déploie également la thématique de la transmission. Transmission des savants grecs à Ibn Ruchd, transmission du maître à ses disciples, du père aux enfants, transmission de l’œuvre du philosophe musulman à ses concitoyens, et par-delà les frontières linguistiques, religieuses et géographiques – ces dernières figurant explicitement à l’image lors des voyages de Joseph. Et pour les spectateurs d’aujourd’hui, par l’intermédiaire du cinéaste, c’est ce marché, nœud d’un réseau où s’échange du savoir, qui s’ouvre. L’un des aspects les plus splendides du "Destin" me semble donc être cette logique de la transmission des idées, intégrant chaque spectateur, l’invitant à prendre réellement sa part d’une sagesse contemporaine qui réinvente l’échange. Le cinéma, comme d’autres formes artistiques, a ici l’effet d’une arme philosophique pour notre temps.
Les vicissitudes de la transmission ne sont pas oubliées, comme vous le verrez. Cet aspect de la réalité revêt une importance particulière quand on sait que, la parole de Chahine n’étant pas en odeur de sainteté auprès du pouvoir de M. Moubarak, "Le Destin" doit plus à la Syrie et au Liban qu’à l’Égypte. Mais l’art a le dernier mot : par une ironie lumineuse, c’est l’Égypte qui sera choisie par les disciples d’Ibn Ruchd comme terre d’accueil des ouvrages menacés d’autodafé à Cordoue. Les tribulations du jeune Français et les efforts secrets des copistes du maître témoignent de la puissance de la volonté lorsqu’elle est animée du désir originaire de transmettre. Mais Chahine, en grand artiste, atteste de la nécessité d’une autre étape : celle de la création. En effet, la figure d’Ibn Ruchd est réinventée avec la franchise la plus salutaire, rappelant que c’est la capacité créatrice qui pérennise la véritable pensée. Vous noterez au passage combien la récente mode de l’imitation parfaite d’une personnalité historique paraît, par comparaison, une manifestation supplémentaire de sénilité et de stérilité culturelles. Chahine ne glose pas sur un Ibn Ruchd historique, il en enfante un nouvel être, réjouissant et littéralement enthousiasmant. Transmettre, ce doit être faire acte de création.

LA philosophie

Je vous propose d’observer deux scènes pour préciser l’idée morale incarnée par ce personnage philosophe.
Lorsque le gitan Marwan est retrouvé poignardé, c’est vers lui que l’on se tourne. Ce n’est pas seulement grâce à son art juridique qu’Ibn Ruchd sauve des vies, c’est aussi grâce à son art médical. On a récemment rapproché la rationalité du philosophe de sa pratique médicale ; plutôt, on l’a limitée à ce domaine. Le film suggère l’exact contre-pied. La caméra quitte la pièce où opère le chirurgien en même temps que la famille du patient : les gestes qui ramènent à la vie restent un mystère ésotérique, une ellipse temporelle laissant réapparaître Ibn Ruchd comme le détenteur d’un savoir invisible quelque peu in-humain, un Faust ou un Victor Frankenstein resté sur les chemins de la sagesse – quitte à jouer avec les limites. Il convient en effet de ne pas oublier que les médecines les plus avancées de l’époque sont sans doute davantage des sommes d’expériences cliniques que des corpus théoriques rationnels. Le clinicien met un savoir-faire au service de la vie, et c’est ici le seul point, le point essentiel. Il semble que Chahine propose ici un héros réussissant là où d’autres figures mythiques de savants ont échoué. Reste à expliquer pourquoi ce personnage ne connaît ni l’orgueil, ni le désespoir, ni la ruse qui sont l’apanage de nombreux héros européens (ô héritiers de Prométhée !).
La confrontation avec Abdallah, le plus jeune fils du calife, un moment tenté par le parti fanatique, constitue un deuxième temps fort où éclate de manière pathétique et persuasive la valeur morale de la raison. Ibn Ruchd s’emporte contre l’orgueilleux jeune homme : « Qu’as-tu appris de la médecine, de l’astronomie, des mathématiques et de la philosophie ? », hurle-t-il en proie au doute sur l’efficacité de son enseignement. Et la colère l’envahit : « Et qu’as-tu appris de l’amour, de la vérité, de la justice, pour vouloir répandre la parole divine ? ». Un instant vaincu par son chagrin, le vieux sage en vient à maltraiter le jeune prince, comme l’aurait fait un fanatique. La sagesse n’est donc pas tant un état qu’un perpétuel combat avec soi-même. Si la raison et le cœur sont deux sièges de l’intelligence humaine, seule la raison parvient à garder le cœur ouvert et humble. Raisonner, c’est mener une recherche avec humilité, dans le respect des limites humaines. Mais plus qu’une maîtrise experte et froide de l’analyse conceptuelle, c’est l’exercice d’une éthique de l’amour du vivant et de la non-violence où les passions ne cessent pas d’exister. C’est savoir mesurer par soi-même l’étendue de son ignorance pour, ainsi, se soumettre le plus humainement possible, le moins machinalement possible, à Celui qui sait et voit tout. Et l’écriture de cette sagesse, pour l’admirateur des arts du spectacle qu’est Chahine, doit comporter de la danse et du chant. Le Destin est avant tout une comédie musicale.
A SUIVRE...

LE FEUILLETON....

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