Un film nonchalant...

Les inspecteurs Phil Gaines (Burt Reynolds) et Louis Belgrave (Paul Winfield) sont chargés d'enquêter sur la mort d'une jeune fille dont le cadavre a été retrouvé sur une plage. Croyant avoir affaire à une banale affaire de suicide, ils classent vite l'affaire. Mais le père de la jeune fille reste persuadé qu'elle a été assassinée. Très vite, les deux policiers découvrent bon gré mal gré qu'elle faisait partie d'un vaste réseau de prostitution et de pornographie. Cette piste les conduit vers Leo Sellers, un avocat véreux qui parfois se paye les services de Nicole (Catherine Deneuve), un call-girl de luxe qui se trouve être la fiancée de Gaines.
Pour les cinéphiles, La cité des dangers (Hustle) marque la rencontre improbable entre Robert Aldrich et Catherine Deneuve. Il s'agit aussi après Plein la gueule (1974) de la deuxième collaboration du cinéaste avec Burt Reynolds. Adaptant son propre roman, Steve Shagan bâtit un scénario assez paresseux dont seules les intentions ressortent mais sans jamais laisser une impression de cohérence ou de vraie progression dramatique. Le scénario semble ainsi ouvrir des pistes, déblayer le terrain à une vision vaguement sociologique mais sans réelle pénétration du sujet. Les ellipses se succèdent les unes après les autres, l'enquête n'est jamais suivie. On passe d'une scène à une autre, comme dans une vieille série télé, où l'on nous informe qu'entre temps des informations ont été trouvées. Le film se recentre ainsi sur les personnages, abandonnant une intrigue par ailleurs très prévisible.
...à l'image de son héros

Aldrich affirmait avoir conscience de la platitude de son intrigue. Il a donc voulu s'intéresser à ses personnages, à leur histoire d'amour. Sa mise en scène épouse en partie l'humeur de l'inspecteur Gaines campé par un Burt Reynolds qui ressemble parfois à s'y méprendre à Marlon Brando. Gaines est un flic fatigué, tourné vers le passé et qui rêve d'Humphrey Bogart, des années 30 et de voyages en Europe. A travers lui, Aldrich continue d'explorer un thème récurrent dans toute sa filmographie: un besoin de trouver un sens moral à sa vie, dans une société labyrinthique et corrompue par l'argent, tels les deux héros de Vera Cruz promenant leur dégaine de cow boy d'opérette dans un Mexique folklorique. L'avocat véreux campe un personnage récurrent dans toute l'oeuvre d'Aldrich: la figure du tyran richissime qui corrompt la société toute entière et n'a jamais de sang sur les mains. L'argent, chez Aldrich, permet d'échapper à la violence physique tout en la propageant. Ainsi, Léo Sellers n'est pas l'assassin de Gloria bien qu'il soit indirectement responsable de son suicide. On se souvient aussi du destin tragique de Charlie Kastle dans Le grand couteau provoqué par le producteur peu scrupuleux campé par Rod Steiger. Dans une scène où Kastle est prêt à lui casser la gueule, Steiger se protège comme un enfant et prouve par ce geste combien la violence physique l'effraye. L'argent permettrait ainsi de la propager mais aussi de s'en protéger.
Ainsi comme Gaines, La cité des dangers est un film un peu mou et passéiste. On ne retrouve qu'à de très rares exceptions la patte visuelle percutante d'un cinéaste pourtant capable de dynamiter un plan, de faire jaillir de l'énergie par tous les bords du cadre. Comme toujours chez Aldrich, l'image confère ou non la dignité aux personnages. Il s'agit pour Gaines d'être à la hauteur l'image qu'il s'est construite d'un nouveau Bogart. Le père de Gloria frappe Gaines lorsqu'il découvre le cadavre de sa fille entièrement dénudé. Il ne peut accepter l'image de femme que cela lui renvoie. Le soir, il cherche un accord entre cette ultime image et celles d'enfant de Gloria. Cette contradiction entre les deux images, d'un être qui a finalement été corrompu par la société des Sellers, va lui mettre la puce à l'oreille. Quelque chose ne cadre pas. Il faut reconquérir l'image originelle pour redonner de la dignité à Gloria. Tout le cinéma d'Aldrich fonctionne sur ce rapport à l'image à l'image aliénante. Comment conquérir sa dignité et son droit à l'image?
Une société corrompue

Malgré ces explorations de thèmes passionnants, d'une ébauche d'étude sur les antagonismes entre les sexes, le film reste assez médiocre. Mais il regorge d'inventions merveilleuses: une belle séquence d'introduction où l'on voit des gamins courir sur la plage et découvrir le cadavre de la pauvre Gloria. Ou ces rêves oniriques qui rappellent vraiment la manière d'Aldrich avec son emploi répété de motifs sonores obsédants comme dans certaines séquences de son fameux diptyque avec Bette Davis Qu'est-il arrivé à Baby Jane et Chut, chut, chère Charlotte. Parmi les bons moments épars de ce film usé, nonchalant, à l'image de son héros, on peut aussi sauver celle où Reynolds et Deneuve (magnifique) assistent au final d'Un homme et une femme de Lelouch. Citons encore, cet instant de pure grâce où Reynolds pénètre dans le bureau d'un maquereau et demande de déguerpir à un bandit en lui assénant des petits coups de pied sur les chevilles. Enfin, la prétendue lucidité qu'il semble porter à son film lorsqu'il cadre les héros dans un café où l'on diffuse la série Mission: Impossible sur un petit écran de télé.
Mais ces quelques joyaux ne parviennent pas à sauver La cité des dangers. Le film prête souvent à sourire à force de se trop se moquer de son intrigue tout en distillant des pistes à de multiples interprétations qui jamais ne font réellement sens. Si Aldrich a beau tenter de dessiner les contours d'une société corrompue, inégalitaire et décadente, on a surtout l'impression d'assister à un pilote de série télé des années 70 que l'on aurait voulu européaniser avec quelques idées culturelles et autres dialogues sur le couple. Si le film peut s'avérer toutefois attachant, on le doit surtout à plein de petites idées brillantes, à son couple improbable, à l'irruption d'une chanson de Charles Aznavour, quelques échanges fort amusants dont une scène de fous rires dont seul Aldrich a toujours eu le secret avec son acteur fétiche Ernest Borgnine
Réalisé par Robert Aldrich
Avec Burt Reynolds, Catherine Deneuve, Ben Johnson
Film américain.
Genre : Policier
Durée : 2h. Année de production : 1976
Titre original : Hustle