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LUNDI 23 NOVEMBRE 2009
RATTRAPAGE
L'IMAGINARIUM DU DOCTEUR PARNASSUS de Terry Gilliam
par Frédéric Mercier
Les errances d'un théâtre ambulant. Plongée abyssale dans les méandres imaginatives d'un Gilliam ivre mort.

À la rescousse



Une carriole tirée par deux chevaux cahute dans les rues de la City londonienne. Elle transporte l'antique docteur Parnassus, son adorable fille de bientôt seize printemps, un jongleur fou amoureux d'elle et un nain sarcastique. Aux hasards des rues de la capitale anglaise, Parnassus fait traverser un miroir au-delà duquel le spectateur peut voyager dans sa propre imagination. Paysages de rêves où l'ego est incarné et flatté. Mais le spectacle n'intéresse guère plus personne avec ses décors de carton pâte, son imaginaire tout droit sorti d'une féerie du XIXème siècle. Par chance, la troupe sauve un jour un jeune homme pendu au Pont de Londres. Il se révèle charmeur et gouailleur, plein d'initiatives pour attirer la foule dans le miroir magique. Mais le Diable, avec qui Parnassus est en contrat, ne voit pas d'un bon oeil l'arrivée inopinée du bel hâbleur.

Difficile de résumer l'action d'un film qui emprunte tant de méandres, se permet de réelles pauses dans le récit et mêle tant d'imageries différentes. Avec l'histoire de cette troupe de forains, Gilliam met en scène à la fois l'origine mélièsienne (magique et fictive) de son cinéma et les difficultés rencontrées sur son chemin d'artiste. L'imaginaire du docteur Parnassus est une nouvelle étape dans la série des catastrophes que Gilliam dut affronter, puisque son acteur principal, Heath Ledger décéda au cours du tournage. Quelques guest stars vinrent ainsi prêter main forte au cinéaste comme Johnny Depp, Colin Farrel ou Jude Law. Les trois stars prêtent autant de trognes différentes à un même personnage, un escroc aux milles visages, une gouape affublée d'un masque hypocrite. Gilliam dut effectivement composer avec ce qui lui restait pour donner un semblant de chair et de liant à un scénario déjà bordélique et décousu.

Méliès

Saurai je un jour la fin de cette longue histoire décousue? demande un jour la jeune et jolie Lily Cole à son père interprété par Christopher Plummer. Très vite, il devient improbable de ne pas rapprocher l'auteur de Brazil de son vieil héros à la dérive, gardien de secrets ancestraux, maître de l'harmonie d'un monde qu'il croit pouvoir préserver en continuant à raconter des histoires. Tout le film semble avancer comme Parnassus, c'est à dire en dérivant et boitant sur les pavés mouillées de Londres. L'histoire progresse à reculons, claudique, tombe à la renverse, agonise puis se relève. Le docteur Parnassus est à l'image du film et de son créateur, ce qui en fait une oeuvre personnelle et absolument ratée. Passionnante un temps puis très vite épuisante. Gilliam cherche à faire refleurir le secret d'un imaginaire qu'il avait précédemment tordu, malmené dans son macabre et violent Tiderland. Tiderland ressemblait à un vieux chiffon que l'on avait si bien broyé qu'il avait fini par faire partir toute la guimauve hollywoodienne du désastre des Frères Grimm. Désormais, avec ce Parnassus, Gilliam se cherche lui-même comme son héros, avance difficilement pour trouver un moyen de continuer à raconter des histoires en se défaisant de l'influence du Diable qui veille sur lui.

Gilliam n'ignore pas qu'il se trouve à un moment crucial de sa carrière, à la poursuite de son imaginiare, de sa place dans l'histoire. Il théorise beaucoup sur son art, son rôle de raconteur d'histoires, son appartenance à la confrérie des grands magiciens du cinéma. Parnassus a été ainsi entièrement inventé sur le modèle revendiqué de Méliès. Comme le grand magicien de Montreuil, Parnassus possède un théâtre; comme lui, il perd son public en ne sachant s'adapter aux modes; comme Méliès, il trimballe un imaginaire féerique obsolète et enfin, comme son modèle, il finira par animer des marionnettes.

Heureusement, Parnassus n'est pas qu'un long pensum nostalgique sur soi-même, un hommage maniéré à un certain cinéma. Dans ce dernier film, on retrouve parfois la patte du cinéaste, son style si exubérant. Seulement, cette patte apparaît là où Gilliam s'oublie un peu, là où personne ne l'attendrait: dans une sorte de réalisme social très anglais. Contre plongées exubérantes, guenilles, alcool poisseux, saleté: on retrouve la griffe mordante du cinéaste dans une critique acerbe d'une société formatée où l'égoïsme et l'individualité règnent en maître. On retrouve ici le rapport au social, à une société violemment abhorrée par le cinéaste depuis ses débuts avec les Monty Python.

Le cinéma de la cuite

On pourra toujours piocher ici et là, tenter de se raccrocher à un imaginaire plutôt qu'à un autre, préférer la séquence avec Colin Farrel à celle avec Johnny Depp, trouver Jude Law excessif comme à son habitude, s'ébahir un instant devant les fameuses maquettes de Gilliam avec leurs effets de miroirs si reconnaissables et ingénieuses. On pourra aussi s'ennuyer devant certaines scènes où l'imaginaire semble frelaté, un peu aseptisé à la sauce chewing-gum, et la morale ultra conventionnelle. Qu'à cela ne tienne: Gilliam à la différence d'un magicien comme Burton continue de se chercher, d'errer à la dérive, de marcher en reculant. Ce réalisateur qui a si longtemps mis en scène le Don Quichotisme ordinaire du héros banal cherche dans le cinéma un moyen pour lui même de se réinventer. Il y a quelque chose de poisseux, de nauséabond, d'indigeste dans ce cinéma là qui rend cet imaginaire peu agréable, peu avenant. Gilliam, c'est la fabrication d'un rêve toujours interrompu violemment par le principe de réalité. Un cinéma de l'insomnie, de la sale cuite.



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