Maitriser son destin

A Serious Man, le dernier film en date des frères Coen met en scène un professeur en quête d’une explication aux déconvenues dont il est victime. Probablement malade, peut être licencié, il nage dans l’incertitude, ne sachant si oui ou non il doit croire aux mathématiques ou en Dieu pour soulager sa peine et maitriser son destin. Tout au long d’une œuvre riche déjà de 14 longs métrages, les Coen ont raconté le combat absurde d’individus qui tentaient (en vain souvent) de maîtriser leur destinée au sein d’un monde chaotique. Une manière comme une autre d’exorciser leur peur d’appartenir au système hollywoodien qu’ils ont toujours redouté mais dont ils ont su profiter.
A l’origine, ils semblaient destinés à une autre carrière. Confinés dans leur foyer du rude Minnesota, les deux frangins se nourrissent de séries B, des premiers films Disney avec Don Murray et Jim Hutton. Ce goût pour les acteurs biger than life aura une influence certaine sur leur direction d’acteurs marquée notamment par l’outrance et la grimace. Obéissant à un père et une mère respectivement professeur d’économie et d’histoire de l’Art, Joel l’ainé aux cheveux longs, commence une carrière d’enseignant tandis que Ethan, le cadet aux cheveux courts, devient secrétaire statisticien dans un Macy’s (magasin de grande distribution). Mais ils ne veulent pas reproduire la vie parentale et ils écrivent des scénarios durant leur temps libre avec Sam Raimi qu’ils ont rencontré durant la postproduction de Evil Dead.

Division du travail fraternel

Avec Raimi, ils écrivent Mort sur le Grill et la première mouture du Grand Saut qui ne sera réalisé qu’en 1994. Pour leur premier long, Blood Simple, ils se mettent en quête d’investisseurs grâce à une bande annonce du film cadrée par leur premier chef opérateur Barry Sonnenfeld qui réalisera plus tard la série des Men in Black. Achevé en cinq semaines, Blood Simple est distribué par la Circle Releasing qui cinq ans plus tôt avait déjà permis à Lynch de percer en faisant la promotion de Eraserhead. Blood Simple aura un certain succès tandis que quelques critiques le comparent à Citizen Kane de Welles. Il n’en suffit pas plus pour qu’Hollywood leur fasse un appel du pied qu’ils vont d’abord refuser. En 1991, Barton Fink racontera d’ailleurs l’histoire d’un dramaturge qui vend son âme au diable du cinéma hollywoodien. Le film qui cumulera, pour la seule fois de l’histoire du Festival de Cannes, les trois plus prestigieuses récompenses scellera la carrière des deux frères, devenus les auteurs prestigieux qu’Hollywood allait distribués.
Si Joel, au début de leur carrière, s’occupe de mise en scène ; Ethan est préposé à la production. On raconte que ce n’est plus tout à fait vrai depuis Ladykillers, remake d’un classique d’humour noir d’Alexander Mackendrick. Ce qui est certain, c’est qu’ils font eux-mêmes parfois le montage de leurs films sous le pseudonyme de Roderick Jaynes. En fait, les Coen travaillent à tous les niveaux en bénéficiant du statut le plus privilégié qui soit. Ils montent leurs films, en gardent le final cut, tout en étant distribué par les Majors hollywoodiennes. Ils ont réussi à devenir la caution auteuriste d’Hollywood comme jadis Kubrick avec la Warner.

Circonscrire l'espace

Après le succès de prestige de Barton Fink, Le Grand Saut fut produit par Joel Silver à qui l’on devait les franchises Die Hard et Lethal Weapon. Le film sera l’un de leurs plus cuisants échecs. En fait, les Coen semblent avoir besoin d’indépendance pour réussir. Ce que prouveront les insuccès d’Intolérable Cruauté, comédie romantique mais cynique avec Catherine Zetha Jones et surtout Ladykillers avec Tom Hanks. Après ces deux films mineurs, on les attendait au tournant et ils refirent une apparition remarquée avec l’oscarisé et apocalyptique No Country For Old Men, à ce jour leur plus grand succès.
Ils ont sans cesse remis en scène la question de la fatalité grâce à une invention graphique et scénaristique constante: dans le Grand Saut, hommage à Capra, un naïf employé postal (Tim Robbins) se retrouve du jour au lendemain à la tête d’une puissante multinationale. Tranquille et paresseux, le Dude de The Big Lebowski est propulsé au cœur d’une machination dont il ne comprend rien mais dont il se sortira presque sans égratignure. Chez eux, les individus cherchent à conjurer le sort comme Nicolas Cage et Holly Hunter dans Arizona Junior qui préfèrent kidnapper le rejeton d’une ponte de cinq enfants plutôt que d’accepter leur stérilité.
Mais généralement, dans ces films circonscrits par des espaces très définis, plus leurs personnages hébétés d’anti héros rusent pour maitriser leur destin, plus ils échouent. Les protagonistes de Blood Simple meurent sans avoir compris ce qui avait échoué dans leur plan. A Fargo, un concessionnaire (William H Macy) veut faire kidnapper son épouse pour rançonner son beau père. Mais la situation finit par lui échapper. The Barber (Billy Bob Thornton) croit pouvoir se venger tandis qu’il accumule les gaffes. Les protagonistes obsessionnels de Burn After Reading sont prisonniers d’une mécanique implacable autour d’une affaire d’espionnage internationale. Au bout du compte, la machinerie se sera emballée pour rien à l’image du gadget sexuel inventé par Georges Clooney dont on chercherait toujours en vain l’utilité. Seul Tom (Gabriel Byrne) dans Miller’s Crossing est le vrai héros antique de leur œuvre : un homme moral qui gagne sa liberté au terme d’un parcours sombre où s’agite une faune corrompue.
L’Odyssée, le voyage picaresque, le combat contre la fatalité est donc leur figure préférée et ils la mirent en scène dans O Brother où des cavaleurs croisent un étrange cyclope et des sirènes chanteuses de blues. Ils ont réussi, quant à eux, leur carrière sans jamais s’incliner devant la puissance des Majors. Ils ont réalisé les films qu’ils voulaient, en fabriquant un style néo classique bien singulier. Aux dernières nouvelles, ils devraient pouvoir nous présenter vite leur dernier caprice, True Grift, une histoire qui déjà avait inspiré Cent Dollars pour un Shérif à Henri Hathaway. Si le ciel d’ici là ne nous tombe pas sur la tête, on y croiserait la route du Dude (Jeff Bridges) et de Matt Damon, nouveau venu dans la grande famille des acteurs coeniens.
