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Sortie de la semaine
HADEWIJCH de Bruno Dumont
dimanche
15
novembre
2009
par Frédéric Mercier
Les errances névrotiques d'une jeune mystique d'aujourd'hui. Avec ce film inspiré et complexe, Bruno Dumont se renouvelle tout en poursuivant son oeuvre stimulante.
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LE SPECTACLE AFFICHÉ DE LA FOI


D'une radicalité stupéfiante, aussi ascétique que violent, le cinéma du nordique Bruno Dumont a souvent généré des extases laudatives ou alors des rejets viscéraux et hargneux. Hadewijch ne fera sans doute pas exception à la règle de cette oeuvre habitée par des corps taiseux où sont réprimés des désirs qui finissent toujours par déborder en une violence sourde, d'une extraordinaire force graphique. Et en effet, ce film montre le parcours d'une jeune fille mystique, du couvent jusqu'à ce qu'elle commette un attentat terroriste et kamikaze dans le métro parisien. Seulement, pour la première fois, Dumont se montre moins sadique, reste ambigu sans hauteur de jugements moraux comme jadis, et atténue surtout le formalisme bressonien de ses précédents films.

Dans l'enceinte du couvent où elle attend les sacrements, Céline porte le nom de Hadewijch, deux poétesses du XIIIème siècle, béguines flamandes qui incarnent un certain mysticisme nordique, focalisé sur la contemplation. Cette jeune fille déambule presque sans vêtements dans les jardins du couvent, se mortifie en permanence. La Mère Supérieure voit d'un très mauvais oeil cette Foi démesurée qu'elle identifie comme un excès d'amour de soi. Pour elle, Hadewijch est une caricature de religieuse avec ses pauses extatiques, son désir affiché de pénitence. Elle se méfie du spectacle de la Foi et ainsi rejette hors du refuge celle qui redevient Céline. La jeune fille doit désormais affronter le monde, ses événements pour tester sa Foi.

Le nouveau film de Bruno Dumont raconte donc un parcours, le chemin effectué par une jeune fille hors de son Paradis terrestre, de son refuge. Au moment même où Céline quitte la Paroisse, elle croise un car de gendarmerie qui emmène un prisonnier. Céline sort de son giron pour affronter le réel tandis qu'un autre homme, le maçon du couvent, est emprisonné. Tout au long du film, on reviendra vers la figure muette, de l'idiot façon Dumont, de cet homme jusqu'à un long épilogue, sous la forme d'un flashback, qui reliera les deux personnages sans apporter pourtant de véritables réponses sur leur lien véritable (Céline a peut être vu en lui la figure de Dieu?). Pendant ce temps, Céline va traverser les épreuves de sa Foi, la mesurer au regard d'un réel qu'elle rejette ou qu'elle va choisir d'affronter dans le plus total aveuglement.
 
UNE FABLE SUR LES APPARENCES

En fait de parcours, le chemin parcouru par Céline est plutôt celui d'une errance hagarde. Elle quitte le couvent. Ellipse brutale: on la retrouve au près d'un homme d'affaires dans une grande voiture conduite par un chauffeur. L'homme se trouve être son père mais Dumont s'amuse avec les ellipses pour confronter le spectateur à sa propre interprétation des signes. Lorsque la caméra s'ouvre sur le corps de Céline au près de cet homme, rien ne nous dispose à croire qu'il soit son père ou son amant, son macro ou son client. Dans la vétusté du couvent, Céline ne possédait pas de signes distinctifs de son appartenance sociale. Il se trouve donc que cet homme est son père, un technocrate marié à une mère évaporée, vivotant dans un gigantesque appartement luxueux de l'île Saint Louis. Monde sans amour, froid, et policé que Céline a sans aucun doute toujours cherché à fuir. Elle a conscience que son père n'a pas de prise avec le réel. Ici s'établit la dimension presque onirique, en tout cas de fable, du film: l'histoire d'une petite princesse recluse dans un château et qui s'ennuie. Jusqu'au jour où surgit un homme qui va lui permettre de sortir de cette autre prison dorée: Yassine, un jeune homme d'origine maghrébine qui s'intéresse à elle et peut lui faire voir le monde.

Mais elle se refuse aux avances du jeune homme, prétextant vouloir rester vierge, que son corps appartient seulement au Christ. Elle se lie aussi d'amitié avec Nassir, le frère de Yassine, qui enseigne le Coran dans le réfectoire d'un petit restaurant de la Cité. En parlant avec Nassir, en découvrant la réalité des horreurs de la guerre (le temps d'une séquence trop courte, mal intercalée dans le récit), Céline va peu à peu croire que la seule manière de manifester sa Foi se situe dans l'action politique. Car, de toute manière, du couvent à sa dérive terroriste, le problème de Céline se situe dans la manifestation de sa croyance, dans le spectacle de son amour éperdu en Dieu. D'une certaine manière Dumont cherche à filmer la vérité intérieure de Céline qui affronte sans cesse sa Foi et la manifestation de son amour pour Dieu. Sidérante ambition que de vouloir enregistrer la vérité dans l'affrontement, sur un visage, d'un sentiment et de son spectacle.

 
FORCE ÉROTIQUE

Le film est aussi étonnant que malaisant parce que Dumont filme au plus près une jeune fille totalement perdue, déboussolée, errante et aveugle. Il ne la juge pas mais il la suit comme un père ou un Dieu, tentant de comprendre la vérité de cette jeune fille en mal d'amour et qui transforme souvent ses élans passionnels en répression de son désir. À ce titre, Hadewijch est l'un des films les plus excitants, les plus érotiques de l'année. La jeune femme, dans ses vêtements mouillées, se laissent glisser vers Yassine, tout doucement, comme sur le qui vive, aux aguets de son corps qui la transporte naturellement vers l'objet de son désir. Elle est débordée par elle même, en transgression avec la Foi qu'elle revendique et qu'elle cherche à manifester en permanence. En cédant à Yassine, Céline penserait avoir perdu la raison de son Existence, son identité même. Dumont brille presque à chaque scène, de son prologue radical de par la durée des plans, leurs silences, aux aventures érotiques et mystiques de Céline où le corps la guide, où son visage cherche une réponse d'un Dieu invisible et partout à la fois.

Hadewijch est le film d'une Foi mise à l'épreuve, de la croyance comme attitude névrotique, maladive. Au lieu de juger Céline, ou de la rudoyer comme à son habitude, Dumont filme au plus près son personnage malgré ses erreurs, son aveuglement, son besoin spectaculaire d'afficher sa Foi comme une revendication d'existence. C'est le film d'une recherche humaine, naïve, d'une voie pour exister dans un monde chaotique. Bref, c'est une oeuvre précieuse qui peut être n'échappe pas à quelques contradictions formelles, quelques incohérences et coïncidences par trop mélodramatiques, et aussi quelques malheureuses connotations dues à une représentation audacieuse d'un réel social. Ainsi, il risque de faire se ronger les ongles les amateurs de vérité toute faite, les religieux comme les laïques. Pour les autres, il ravira sans doute comme jadis le Saint François de Rossellini, le jeune garçon d'Ordet, voire le Bidone de Fellini cherchant à montrer à la fin de son existence une contrition sincère.

Date de sortie cinéma : 25 novembre 2009

Réalisé par Bruno Dumont
Avec Julie Sokolowski, Karl Sarafidis, Yassine Salim

Long-métrage français.
Genre : Drame
Durée : 1h45 min
Année de production : 2009
Distributeur : Tadrart Films

 



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