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LUNDI 28 DÉCEMBRE 2009
FIN D'ANNÉE
ET DIRE QUE NOUS NOUS AIMONS... LE PALMARÈS DE THOMAS DEMOULIN
par Thomas Demoulin
Tous les rédacteurs de Cinema-take.com ont rendu leur verdict: nous publions leur liste respective avant d'établir un classement définitif des films qui auront marqué l'année 2009.

Plutôt qu’une liste des 10 films que j’ai préférés en cette année 2009, que je suis d’ailleurs incapable d’établir, voici une petite amorce de réflexion inspirée par 3 films populaires. Je les ai choisis de qualités inégales afin de jeter différents éclairages sur mon sujet. C’est Noël, un moment d’amour et d’attention à l’autre. Voyons voir de quoi notre espèce est capable en la matière.

Amour et transgression des frontières

Un ami qui vit quelque part en Inde, sur les chemins du vent, vient de m’envoyer un courriel. Il me dit qu’on a encore retrouvé quatre Afghans morts le long du canal Saint-Martin, à Paris.
Faisons preuve de civisme et reconnaissons que c’est non seulement tout à fait normal, mais aussi légal : ces étrangers n’ayant pas les papiers donnant droit à un séjour chez nous, il fallait bien que celui-ci prît fin. Administrativement, tout est bien. Or l’administration est tout. Donc tout est absolument bien. Dès lors il n’est pas jusqu’au plus minuscule hameau du fin fond de l’Andhra Pradesh qui ne doive ignorer que la France et l’Europe administrent bien comme il faut la vie des gens, mesdames et messieurs.
Ainsi, contrairement à ce que doivent penser quelques agités du bocal épris de polémique facile, je suis sûr, pour ma modeste part, que les super-fonctionnaires de nos administrations supérieures nourrissent la plus grande reconnaissance à l’égard de Philippe Lioret qui, grâce à Welcome, témoigne aux yeux de tous les peuples de la rigueur tout à fait excellente avec laquelle leurs services traitent les ressortissants extra-européens. Le film de Philippe Lioret avait été remarqué au festival de Berlin. Il est probable qu’il nous faudra le revoir. Comment s’établit cette métaphore contemporaine qui fait du franchissement des frontières un combat contre la Manche, contre la force des éléments ? Qui, en effet, de l’élément naturel ou de l’élément étatique, est cette mer aux eaux froides et aux courants redoutables ? Comment nous sont montrés cet échange d’expériences entre deux hommes différents, leur amitié, l’entremêlement de leurs histoires d’amour respectives ? Et comment ces éléments tragiques sont-ils associés à une critique sociale et politique ? Dans son roman précieux Clélie, Madeleine de Scudéry utilisait une carte géographique fictive pour imager les voies et les embûches de l’amour. Alors est-ce que le cinéma, aujourd’hui, ne serait pas en train d’utiliser d’authentiques textes juridiques pour narrer les obstacles rencontrés par l’amour ?
La France monstrueuse, hostile aux forces de vies, c’est la France administrative.

L’étranger et l’ailleurs: la difficile abolition des centres

Mais foin des rêveries confuses d’artistes en herbe ! Faisons preuve de pragmatisme et reconnaissons courageusement que si des centaines, que dis-je ! des milliers de bras volontaires et de cerveaux instruits décidaient de travailler et de devenir d’honnêtes citoyens calaisiens, c’est toute la puissance de l’économie avant-gardiste et florissante de la ville aux fameux bourgeois qui s’effondrerait. Et que de risques insoutenables ne feraient-ils pas courir à Calais, ces aliens à la propreté douteuse ! Envie d’entreprendre, d’innover, de créer, de développer des réseaux internationaux ! Envie de pratiquer en paix l’Islam ! Désir de vivre librement ! Ah non, pas de ça chez nous, s’il vous plaît. C’est bon pour les bouges comme New York, Sydney, Shanghai, Dubaï, pas pour une grande ville comme Calais, pas pour une Bonne Administration comme la France.
Nul doute que Welcome appartienne à un genre plus délicat que District 9, de Neill Blomkamp. Nul doute pourtant que ce film de science-fiction, remarqué au festival de Deauville, ne traite finement un thème commun : les grandes migrations contemporaines. D’abord, le lieu où se joue une histoire concernant l’humanité entière est une province du monde aux yeux de ceux qui se considèrent comme au centre : Johannesburg. L’endroit est cependant plus que symbolique : c’est une allégorie de notre difficulté à vivre ensemble, de notre propension à vivre séparés, en apartheid. L’aspect baroque et juvénile des images d’action de District 9 révèle un film très sombre, bien plus pessimiste que Welcome, à mon sens. L’arrivée d’extraterrestres intelligents, avec lesquels il est même possible de parler et de copuler, c’est l’arrivée d’êtres nous obligeant à une nouvelle interrogation radicale de ce que c’est que l’être humain, de manière analogue à ce que les Européens du 16ème siècle ont vécu en rencontrant les habitants des Amériques. Or le film montre parfaitement que cet étonnement philosophique fondamental n’a pas lieu.
La fable satirique de Neill Blomkamp ne nous montre que des caméras en quête d’images sensationnelles et des fonctionnaires kafkaïens appliquant des mesures de quarantaine ou d’isolement dans des camps. Du côté des Terriens, cette rencontre ne donne lieu à rien, à aucune évolution culturelle, à aucune production artistique, à aucune audace intellectuelle : son miracle potentiellement révolutionnaire ne conduit qu’à la violence. C’est peut-être la limite propre à cette production de Peter Jackson. Au bout d’un moment, elle n’arrive pas à sortir de la complaisance avec laquelle sont filmées les séquences de combats ; l’ironie n’est plus sensible ; la fin est cul-cul la praline. Il faudrait là aussi revoir le film pour vérifier si les scènes d’action ne finissent pas par être livrées sans recul à un spectateur venu pour ça.


Les melting-pots illusoires : des cosmopolitismes ratés

Slumdog Millionaire constitue un autre essai européen témoignant d’un déplacement des pôles : c’est Mumbai le centre du monde, et non Londres ou Los Angeles.
Cependant, je ne sais pas ce que vous en pensez, mais, pour moi, ce film de Danny Boyle est un gros succès dommageable. C’est un clip musical monté sans originalité, la répétition d’une figure de style académique. Sous prétexte de participer à la constitution d’une identité humaine (par opposition à une identité anglaise, ou française, ou parisienne, ou ch’ti, ou je ne sais encore quelle idiotie), on ne peut quand même pas faire n’importe quoi. Je ne peux évidemment pas vérifier à quel point ce Slumdog Millionaire véhicule des clichés, mais j’ai des soupçons. C’est sans doute un mauvais film anglais caché derrière le fard coloré d’un exotisme de trop bon aloi. Ici l’amour triomphe sans surprise, comme dans un magazine de mode. Au bout de la chaîne, c’est tout l’emballage marketing qui est kitch, c’est-à-dire péniblement désuet. Et, au bout du compte, ni le mode de représentation du cinéaste anglais ni celui des spectateurs ne sont changés. Les Oscars d’Hollywood se donnent bonne conscience, et tous les médias rappelant en ce moment le succès phénoménal du héros Jamal Malik aussi. C’est le prix à payer pour avoir le droit républicain de détester l’Islam, pour avoir le droit de retrouver des cadavres afghans devant chez soi à Paris ou Calais. Tiens, ceux-là, j’aimerais bien savoir si on les renvoie aussi chez eux.
Allez, joyeux noël, bonnes fêtes de fin d’année. Mais merci à vous, chers lecteurs de cinema-take, de nous donner de l’envie et de l’espoir. Continuez encore !



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