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LUNDI 11 JANVIER 2010
DISPARITION
ERIC ROHMER EST MORT
par Frédéric Mercier
L'un des principaux réalisateurs issus de la Nouvelle Vague nous a quittés à l'âge de 89 ans. Professeur, romancier, critique d'art, cinéaste et moraliste, Eric Rohmer laisse au patrimoine une oeuvre pléthorique, à la fois moderne et classique. Avec lui, une page essentielle de notre histoire esthétique se tourne.

Un critique révolutionnaire

On ne saurait par où débuter tant la vie publique d'Eric Rohmer fut riche d'événements qui scandent quelques uns des plus importants bouleversements cinématographiques du siècle dernier. Le raconter, c'est aborder notre histoire commune, celle du cinéma telle qu'elle a été d'abord pensée puis révisée avant d'être transformée dès l'aube des années 50. Eric Rohmer fut de ces grandes aventuriers qui modifient les idées et les formes. A l'origine, ce professeur de lettres né Maurice Schérer à Tulle en Corrèze le 21 mars 1920, se destinait à une carrière de romancier. Mais dès l'immédiate après guerre, il anime le Ciné Club du Quartier Latin où il fait la connaissance de Jean-Luc Godard, Jacques Rivette et bientôt François Truffaut et Claude Chabrol. Il est l'aîné des critiques-cinéastes de la Nouvelle Vague. Mais avant de se lancer dans une carrière de réalisateur, il est le chef de file d'une tendance théorique nouvelle qui veut croire que le cinéma est l'art classique du XXème siècle, semblable en terme de beauté aux chefs d'oeuvres français du XVIIème siècle, aux peintures de la Renaissance italienne. Toute son existence, Rohmer a revendiqué son goût pour les arts classiques qui impriment sa culture, son savoir et ses recherches formelles. Il trouve dans le cinéma américain des années 40 et 50 le lieu privilégié où s'expriment les forces caractéristiques du classicisme tel qu'il le conçoit: invisibilité, profondeur métaphysiques des sujets dissimulée derrière des histoires pleines d'action. Les réalisateurs américains qu'il défend avec passion et érudition, Hitchcock et Hawks en particulier, sont des auteurs à part entière, d'immenses artistes semblables en puissance esthétique aux grands écrivains et peintres du passé. Pour faire valoir leurs talents, avec ses camarades des Cahiers Du Cinéma, il fonde ses affirmations sur la notion de mise en scène alors passablement négligée par les critiques et historiens du cinéma. C'est à travers la mise en scène qu'un auteur s'exprime et que son intimité d'homme et d'artiste transparait. Fin théoricien, il considère le film comme un tout révélant son auteur. Ainsi, par exemple, il dégage une forme hélicoïdale de la structure des films d'Hitchcock, cinéaste qu'il défend au sein de la fameuse revue jaune, contre son maître à penser, le grand André Bazin qui n'arrivait pas à encore à voir le Maître du suspens comme l'un des "plus grands inventeurs de formes du XXème siècle".

En 1957, pour lui et tous les "hitchcoko-hawksiens", c'est le triomphe de leur révolution théorique. Rohmer est nommé à la tête des Cahiers du Cinéma jusqu'en 1963, année où le courant moderniste présidé par Rivette le mettra à la porte. La Politique des auteurs a gagné, elle est en train de changer les mentalités, la manière de voir les cinéastes et donc, en général, le cinéma lui-même. Parmi tous les grands textes qu'il a publiés au cours de cette période, on peut garder en mémoire Les maîtres de l'aventure, ode sublime à Hawks et à l'un de ses films de chevet: La captive aux yeux clairs. Les meilleurs morceaux d'écriture critique de Rohmer ont été compilés dans une anthologie intitulée Le goût de la beauté qui en dit long sur son auteur. On peut aussi regarder de plus près l'essai qu'il a consacré à Hitchcock avec Chabrol et l'incroyable thèse qu'il rédigea dans les années 70 à son idole Murnau: L'organisation de l'espace dans le Faust de Murnau. Ouvrages tous publiés dans La petite bibliothèque des Cahiers du cinéma.

Cinéaste des faux semblants du langage

C'est François Truffaut qui ouvre en 1959 les festivités de ce que l'on a appelée La Nouvelle Vague avec Les 400 coups. La même année, c'est à dire dès le début, Rohmer se lance dans la réalisation avec Le signe du lion qui malheureusement ne sera distribué que trois ans plus tard. Mais le caractère apparemment austère du film déçoit et il devra attendre encore quelques essais pour obtenir un début de reconnaissance avec Le genou de Claire (1970, Prix Louis-Delluc) et le magnifique Ma nuit chez Maud(1969). De tous les critiques-cinéastes des Cahiers du Cinéma, il est celui dont le succès fut le plus long à venir. Dans ce premier cycle baptisé Contes moraux, il déploie tout ce qui va par la suite faire sa renommée auprès de ses admirateurs de plus en plus nombreux: goût pour les dialogues philosophiques, étude de la petite bourgeoisie, mise en scène classique sans laisser à voir ou penser la caméra et bien entendu son jeu avec les marivaudages. Principes auxquels il va se tiendra toujours, faisant de son oeuvre une des plus homogènes de l'histoire. Dans Ma nuit chez Maud , Jean Louis Trintignan incarne un ingénieur catholique partagé entre ses principes moraux et ses aspirations sentimentales. Rarement aura-t-on pu voir au cinéma une telle proximité avec la littérature qu'il chérissait: Rohmer est capable de montrer les contradiction d'hommes et de femmes, partagés entre leurs discours, leurs poses sociales et leur nature. On peut donc dire que c'est un cinéaste de l'ambiguïté, ce qui en fait un moderne malgré ses aspirations classiques. Il ne cessera de regarder ce qui partage les hommes, et filmera leurs difficultés à être, les divergences entre leurs actes et leurs actions. Pour y arriver, il écrit des dialogues si longs, souvent si complexes qu'il ont parfois prêtés à quelques plaisanteries. C'est qu'il n'est jamais facile de se regarder tel qu'on est et Rohmer montre les hommes tels qu'ils sont par un subtile jeu de renvoi avec ce qu'ils rêvent de devenir. Il n'y a que chez lui que l'on peut voir et écouter des professeurs philosopher très sérieusement autour de Pascal, des probabilités, tandis qu'ils lorgnent discrètement vers de sublimes jambes de femmes.

Cinéaste du langage, peu de dialoguistes ont poussé comme lui l'art des répliques aussi loin: Woody Allen peut être, Bergman sûrement. Il fait partie de ces artistes du cinéma dont on pourrait garder les dialogues pour monter des pièces de théâtre. Chez Rohmer, ce n'est pas tant ce qui est dit qui compte que ce que les mots et la manière de les prononcer traduisent des êtres. Sous l'apparente profondeur de dialogues très écrits, dans un français on ne peut plus châtié, on peut entendre la vérité dissimulée sous les mots et les codes sociaux. Comme il montre des pédants et des précieux, on l'a affublé de ces adjectifs, alors qu'il est avant tout un moraliste attentif, un observateur acerbe qui désarticule les codes du langage, fait jaillir le vrai sous l'habit des clichés. Son cycle des "comédies et proverbes" est bâti sur l'étude de quelques expressions tirées de la sagesse populaires qu'il s'agit de regarder au plus près. Parmi eux, Le rayon vert, en partie improvisé recevra un Lion d'Or à Venise en 1986. Conservons de cet ensemble admirable La femme de l'aviateur (1981), Pauline à la plage (1982) et Les nuits de la pleine lune (1984) avec Fabrice Luchini qu'il découvrit et dont il fit une star (comme Arielle Dombasle) puisque ses dialogues permettaient à l'acteur d'abattre la préciosité de son jeu.

Les films historiques

Avec Luchini, il adapte Perceval le gallois de Chrétien de Troyes, un auteur médiéval qu'il admirait particulièrement. Rohmer réalisa de nombreux films historiques jusqu'à la fin de sa vie: de La marquise d'O... à son ultime: Les amours d'Astrée et Céladon marivaudage médiéval inspiré de L'astrée, un roman écrit par Honoré d'Urfé au XVIIème siècle. Il tourne également L'anglaise et le duc , oeuvre étonnante où il observe la Révolution Française depuis le point de vue d'une aristocrate anglaise. Grand admirateur de peinture (il a l'habitude de caler des toiles célèbres révélant la nature géométrique de son film dans les pièces qu'arpentent ses personnages), il use des techniques d'incrustation pour faire jouer ses acteurs au milieu d'immenses toiles peintes représentant Paris au XVIIIème siècle. Une ingénieuse idée grâce à laquelle il échappe aux contraintes économiques d'une reconstitution historique tout en rendant hommage aux pionniers du cinéma qui utilisaient des tableaux en guise de décors. Fondateur avec le réalisateur Barbet Schroeder de sa propre compagnie de distribution Les films du losange, il fut un producteur malin, réussissant à monter et à faire gagner de l'argent à ses propres films réalisés pour des sommes dérisoires. Son avant dernier chef d'oeuvre, Triple agent avec le fidèle Serges Renko raconte un chapitre méconnu de l'histoire de France et des espions de la Révolution dans les années 30. Oeuvre profondément complexe, c'est aussi son film le plus logorrhéique, révélant les abîmes du langage et du mensonge à des sommets délirants et kafkaïens.
Rohmer fait partie de ces cinéastes reconnaissables entre mille grâce à l'homogénéité de leur style. Tant au niveau économique qu'esthétique, on peut parler de système rohmérien.

N'ayant guère envie d'achever ce portrait de manière trop académique, je recommanderais plutôt de voir quelques films trop méconnus tels ses Rendez vous de Paris, film à sketches où le cinéaste nous promène dans les quartiers de la capitale qu'il rêve de nous faire découvrir. On n'a pas assez dit combien il avait l'art de promener le spectateur dans toute la France: les buttes Chaumont dans La femme de l'aviateur; le lac d'Annecy dans Le genou de Claire; Saint Malo dans le beau Conte d'été etc... Il faut ainsi voir tous ses Contes des quatre saisons qui ont tant inspiré de cinéastes modernes internationaux comme le coréen Hong Sang-soo. Je garde aussi en mémoire la séquence hallucinée de rêve de son chef-d'oeuvre L'amour l'après-midi (1972), titre aujourd'hui un peu oublié mais où s'expriment tous les grands thèmes qui parcourent son univers: la solitude, le fantasme, le narcissisme. Il fut à la fois Marivaux, Musset et Flaubert.

Enfin, il faut rappeler qu'il fut sans doute le plus érotique de tous les cinéastes français, captant les appétits du corps, les délires débridés de coeurs enferrés par les conventions. Pas un de ses films ne manque à nous rappeler notre nature charnelle comme si, en fin de compte, cet homme de culture catholique avait voulu voir et montrer le mystère du sacré, filmant le verbe et la chair. Rendons lui ainsi grâce d'avoir toujours su dénicher de sublimes actrices telles Françoise Fabian ou Haydée Politoff, la fameuse Collectionneuse d'hommes.



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