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MERCREDI 5 MAI 2010
EN SALLE
ENTER THE VOID de Gaspard Noé
par Frédéric Mercier
LE CINÉMA PROGRESSIF DE GASPARD NOÉ

Film de subjugation, « Enter the Void » est un objet fascinant et agaçant. L’art de Gaspard Noé oscille entre virtuosité et esbroufe, au service d’une vraie croyance dans les puissances du cinéma.

ROCK ET CINÉMA PROGRESSIF

On distingue sous l’appellation de « rock progressif » ce type de pop anglaise né dans les années 70, dont les morceaux phares excèdent les 20 minutes et dont l’ambition œcuménique était de convoquer et de dépasser tous les types de musiques préexistantes. Les grandes formations dites « progressives » se distinguaient par l’étalage de leur virtuosité, de leur faculté à composer et à jouer une musique souvent complexe, loin des carcans de la pop réduits à l’alternance basique refrain/couplet. On pourrait ainsi administrer au cinéma de Gaspard Noé l’adjectif « progressif » et, en particulier, au long « Enter The Void », son nouveau film après presque dix ans d’absence, qui ne ressemble à rien d’autre avant lui et se singularise absolument de la production courante. Comme le rock » prog », « Enter The Void » mêle savamment passé, présent et futur pour échapper aux formats d’une narration trop linéaire. Le film, de par son originalité formelle indiscutable ne ressemble vraiment à rien de connu (bien qu’il évoque toutefois les tentatives de cinéma « drug » anglaises des années 70, de Nicholas Roeg à Ken Russell) et ambitionne de se positionner comme un long « trip » ultime, un cinéma total, une expérience globalisante sur le modèle d’un « 2001, L’Odyssée de L’Espace »

Noé, comme ses ainés de la « prog » ne peut d’ailleurs être taxé de manquer ni d’ambition, ni de virtuosité. « Enter The Void » est vu au travers du regard d’un esprit en suspension et , ainsi, une caméra en apesanteur voltige à son gré au-dessus des hommes, pénètre des orifices et des oriflammes, traverse des vortex spatio temporels (encore « 2001…. ») et nage dans les airs d’un Tokyo hallucinogène et luminescent. Notamment, lors de la première séquence, en adoptant d’emblée le regard subjectif de son personnage (héros camé et pris d’un bel amour pour sa sœur) il offre une vraie expérience hypnotique, un vrai « trip » de drogues tout à fait saisissant, incroyable pour le spectateur voltigeant dans des visions psychédéliques. En tout cas, il se situe d’emblée loin au-dessus d’un cinéma traditionnel et plan-plan qui, par peur ou esprit ironique de notre temps, continue à être plus préoccupé de son sujet que de sa forme cinématographique pure.

DES PARADOXES DE LA PRÉTENTION

A ces étonnements effarants, à ces louanges stupéfaites, nous ne pouvons malheureusement que souscrire à quelques diatribes qui déjà avaient fini par reléguer dans une niche le pauvre rock « progressif ». Au bout d’une heure de stupéfaction, égaré par le talent d’un cinéaste visionnaire, la virtuosité manifeste tourne vraiment à vide. Le procédé narratif montre son vrai visage conventionnel (l’histoire somme toute linéaire d’une âme qui investit un corps), le dispositif s’étiole. Nous nous ennuyons beaucoup de suivre les errements de personnages creux, insignifiants, tournant eux mêmes en rond dans le vide d’existences aberrantes. La subjugation que cherche sans cesse Noé, et avec une croyance extraordinaire dans les puissances du cinéma, ne prend plus. Le procédé se découvre ronflant, plus linéaire et programmatique qu’il n’y paraît, au service d’un message attendu et entrevu depuis longtemps.

D’où sans doute l’accusation d’esbroufe dont a été taxé avec une violence inouïe le réalisateur d’ « Irréversible ». L’esbroufe sous la virtuosité, sous le déploiement manifeste de moyens visibles extraordinaires, au service d’une idée banale de réincarnation, tourne ainsi à la prétention. C’est à dire à l’absence de moyens réels de se hisser à la hauteur d’ambitions gigantesques et trop hautes pour le commun des mortels. C’est d’autant plus triste que Noé cherche sans cesse à nous subjuguer, à nous réveiller, à nous emmener toujours plus loin.

Prétention, esbroufe, longueurs (le film excède les 2H) : autant de qualificatifs reprochés au rock « progressif » des Yes, ELP et autres Genesis. Mais néanmoins, nous ne pouvons que rejeter en bloc le mépris absolu dont est victime une nouvelle fois Noé par une partie de la critique qui, découvrant une certaine vacuité sous la virtuosité, rejette d’un simple revers de la main ce cinéma si atypique, tellement tordu, et parfois si fort. Une fois encore tout se passe comme si les critiques ne supportaient pas les ambitions démesurées d’artistes courageux et ne détestaient rien tant qu’un peu d’orgueil, voire de prétention. A défaut, ils préfèrent l’ironie, la légèreté systématique et autres fadaises faussement modestes d’une industrie qui s’écrase devant l’industrie consensuelle du marché.

RÉINCARNATION D'UN CINÉMA DU FUTUR

Noé vit encore avec cette croyance naïve que le cinéma peut changer les esprits et offrir une expérience extraordinaire. Qu’est ce que le cinéma, semble t il nous dire, sinon à chaque fois un moyen, via le scope, d’épouser des points de vue différents, de pénétrer des territoires inexplorés de l’œil. Le cinéaste ne peut se satisfaire que son art n’ait pas plus évolué de manière spectaculaire depuis « 2001… » et qui fut, selon le mot bien connu de Serges Daney, la dernière subjugation réelle de spectateurs depuis « L »Arrivée en Gare du Train de La Ciotat ». Le cinéma, à l’égal d’esprits timorés, se satisfait de lui-même sans ambitionner à son tour de se réincarner. Louons donc Noé de jouer les prophètes. Même si son film est en partie raté, il tente d’être un visiteur d’un futur où l’homme aurait cessé de trop s’habituer aux images et accueilleraient les nouvelles avec un éternel étonnement. Tel est peut être le secret ultime de ce film agaçant, éprouvant, vraiment tordu : narrer littéralement la réincarnation d’un cinéma nouveau qui pourrait enfin subjuguer l’univers.

Date de sortie cinéma : 5 mai 2010

Réalisé par Gaspar Noé
Avec Nathaniel Brown, Paz de la Huerta, Cyril Roy

Long-métrage français .
Genre : Drame , Fantastique
Durée : 02h30min
Année de production : 2009

Distributeur : Wild Bunch Distributio.



COMMENTAIRES DES INTERNAUTES

enter the void
« la maxime durassienne lui va comme un gant : ' génial forcémént génial ' »
10 décembre 2010
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