<br>Pendant que Cannes s’échauffe, Frédéric Mercier s’intéresse à Jerry Lewis,
ce cinéaste béni grâce à qui nous gagnions le droit, enfants, de regarder la télévision
(« mais le début du film, jusqu’aux pubs ») même quand il y avait école le lendemain.
Eh bien, les grands esprits se rencontrent puisque, au New Yorker, Richard Brody fait
la recension d’un entretien que notre comique a accordé à la revue Written by.
Ce n’est plus « Jerry Lewis, cinéaste » mais « Jerry Lewis, writer ». L’une des
anecdotes retenues comme la plus délicieuse raconte l’histoire du premier film réalisé
par Jerry Lewis. Le 2 janvier 1960 précisément, Lewis baratine la direction de la
Paramount : il leur dit qu’il tient sous le coude un film parfait pour la période estivale,
envisageant une sortie le 30 mai 1960. Vous imaginez bien que c’est faux : non
seulement Jerry Lewis n’a jamais tourné en tant que réalisateur, mais il se retrouve en
fait avec un Billy Wilder qui lui tint à peu près ce langage : « Je ne vais pas tourner
pour toi, c’est ta chance, tu te débrouilles !». Je vous passe les détails, mais Lewis,
déjà acteur et producteur, se sentant en position de force sur son projet, qui deviendra
(si j’ai bien compris) The Bellboy, Le Dingue du palace, écrit un scénario hyper précis
de 165 pages en moins de 10 jours. Il en envoie un exemplaire à Stan Laurel qui lui
souffle quelques conseils par téléphone. Et c’est parti ça roule, dans la joie, la bonne
humeur et la liberté, dit-il.
Richard Brody, l’auteur de Jean-Luc Godard, Tout est cinéma, souligne que
Jerry Lewis, dès son premier film, s’est montré capable à la fois d’écrire avec la plus
grande minutie les détails de son film et de ne pas tenir compte, lors du tournage, de
ce qu’il avait écrit, d’explorer les idées venant dans le feu de l’action. Le sage ne tient
pas à ses idées, enseigne souvent la philosophie. Et Brody cite Lewis évoquant la joie
que lui procure l’écriture scénaristique : « Quand j’ai une idée, je me mets à écrire
comme électrisé. Comme avec du 220 Volts au cul, et je suis assis à écrire. » Brody
n’hésite pas : c’est cela dont Homère parlait avec ses Muses. C’est pourquoi Jerry
Lewis est un immense artiste.
Je reviendrai plus tard sur le dernier post de Brody car il milite avec
pertinence (et sans doute avec impertinence, pour autant que je puisse en juger)
pour un art de la marge. Je me suis senti touché, comme vous pourriez l’être aussi,
du coup. À Cannes, il oppose la programmation du Maryland Film Festival, qui
vient d’avoir lieu à Baltimore. Pour l’heure, muni de ce bon vaccin anti-connerie,
allons goûter ce qu’il y aura de bon ou, why not, de très bon, dans ce festival de
Cannes 2011. Vous pouvez compter sur Vincent Quénault et Frédéric Mercier pour le
commentaire de la carte des poissons !
Thomas Demoulin