Acteur dément, réalisateur viscéral, collectionneur ravagé d'art, photographe incisif, peintre détonnant, artiste jusqu'auboutiste, Dennis Hopper a brûlé le siècle sur tous les fronts. Cet ami de James Dean avait reçu de lui comme conseil d'éviter toutes les poses. Ainsi Hopper n'hésita pas à foncer tête baissée dans la vie et il consuma ses ailes au long d'une carrière abrasive.
Au début des années 60, sa villa flamba dans un gigantesque incendie, emportant avec elle près de 300 toiles qu'il avait réalisées dans les années 50. Au tournant des 70's, avec Easy Rider, et dans une moindre mesure The Last Movie, il s'inspira des nouveaux cinémas européens, et en particulier de Godard qu'il admirait, pour faire exploser la pellicule et raconter l'incandescente odyssée américaine à l'heure des drogues. Easy Rider peut être vue comme une relecture de Sur La Route mais dans le sens inverse. Une ruée vers d'autres Eldorado à l'opposé des colons qui balisèrent le sol américain.
Il donna donc l'impression de nager à contre courant alors qu'il se fondit mieux que quiconque dans son époque. Rarement artiste américain a t il autant cherché à faire le contraire des autres pour mieux rattraper son siècle. Si Easy Rider a été construit autour de ses morceaux préférés, son chef d'oeuvre Out Of The Blue est une ode au punk bâtie sur l'obsession du morceau phare de Neil Young: "My My Hey Hey". Dans les années 80, la bande son de "Colors" fut la première galette rap à triompher au cinéma et dans les charts.
L'injustement oublié "Hot Spot" est un hommage appuyé et ironique au film noir où il invente un anti-héros qui fond littéralement en sueurs sous les feux abrasifs de la passion. Obsédé par les flammes qui le ravagèrent intégralement (il décrit certains passages de sa vie comme de vraies enfers), il brilla dans des rôles incandescents où il imprégnait la pellicule de ses yeux aciers, de son regard vif toujours tourné vers l'au-delà. N'a t il pas déclaré après avoir lu le script de Blue Velvet de David Lynch: "Franck Booth, c'est moi."?
Alors oui, c'était lui l'acteur réalisateur américain cinglé et dangereux, fétichiste et junkie, le militaire stoned sous les pluies de Napalm d'Apocalypse Now. C'était lui le père incestueux, pathétique et attachant d'Out Of the Blue qui finit encore par exploser sous les mains de sa fille. Au début des années 80, il se fit même sauter comme Pierrot le Fou avec seize bâtons de dynamite. Mais jusqu'au bout, tel Keith Richards, il se releva pour mieux se montrer en train de se tordre de douleur dans les flammes d'une existence unique.
Passeur du cinéma classique au Nouvel Hollywood, il resta toujours dangereux et brûlant. L'un de ses derniers rôles fut chez Wim Wenders celui de la Mort. Dennis Hopper a cessé de jouer avec le feu samedi dernier.