Il vient sans doute un moment où la cadence d’un festival est le symptôme que notre monde est malade. Certains craquent. Mais l’on n’ose plus prendre du temps ; se remettre dans la situation originaire de l’art, c’est-à-dire hors de la précipitation nerveusement insoutenable dont vivent pourtant la plupart des acteurs du festival. Ici, à cinema-take, nous tenons à cette liberté : il est doux, loin des courants où draguent les plus gros chalutiers, de laisser un peu traîner ses filets, d’éprouver encore le face à face solitaire de l’homme et de la mer.
Le Hollywood Reporter a remarqué « Busong », d’Auraeus Solito, un film philippin sélectionné pour La Quinzaine des réalisateurs. Ce film, dont le titre désigne la notion palawanie du « karma », de la destinée, est présenté comme un « poème animiste » ; on peut y voir un contrepoint au poème métaphysique de Terrence Malick, un conte permettant à de nombreux spectateurs occidentaux de ne pas rester dans leur perspective monothéiste. Janet Susan Nepales, pour le Manila Bulletin (mb.com.ph), donne la parole à Aureus Solito : « Ma mère, membre de la tribu Palawan, m’a inspiré ce film. Quand j’étais petit, elle me racontait des tas d’histoires que personne d’autre ne connaissait. C’était un monde magique et pur. »
Ce que Solito raconte des conditions de tournage suffit à expliquer un peu ce que « Busong » veut dire : « Le film explore les paysages du Palawan, les forêts, la montagne, la mer. La nature, c’est la nature. Tu ne peux pas la contrôler. Filmer dans mon pays natal m’a appris à m’incliner. Quand les vagues étaient trop fortes, nous ne pouvions pas leur commander de s’arrêter. Quand il pleut à torrent, et que tu as besoin de soleil, tu ne peux pas changer la scène… Tu ne diriges pas le soleil. J’ai appris à m’adapter, à répondre de ce que la nature a donné. Finalement, la nature nous a donné ce dont chaque scène avait réellement besoin. C’est comme si elle avait béni ce que chaque scène devait être. Palawan est en fait le personnage principal et la nature mon co-réalisateur ». Voilà sans doute une manière de faire qui ne déplairait pas au grand Werner Herzog, autre grand héros des joutes amoureuses avec la mère nature, autre cinéaste chéri de la Quinzaine des Réalisateurs.
Quant au commentaire qui me donne le plus envie de voir « Busong », c’est au Hollywood Reporter que je le dois, qui juge le film incompréhensible. Ô joie !
Thomas Demoulin