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VENDREDI 27 FÉVRIER 2009
LE FEUILLETON DE THOMAS DEMOULIN
DU PAYS D’OZ ET DU NÔTRE : DIALOGUE AVEC UN ALIEN (2/2)
par Thomas Demoulin
« Avez-vous déjà voyagé dans un trou noir ? » Telle fut la question que notre visiteur extra-terrestre venait de nous poser, comme si cela pouvait l’aider à mieux Magicien d’Oz. À cause de ce film, nous sommes une énigme à ses yeux. Saura-t-il la résoudre ? Seconde partie de ce feuilleton consacré à l’un des films les plus vus sur notre planète (et, apparemment, ailleurs !).

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– Eh bien non, nous n’avons jamais jugé possible de voyager dans un trou noir, toussota le danseur. Je crois que vous avez raison de dénoncer, s’ils s’y trouvent, les symptômes du désenchantement contemporain. Je confesse que ce fut une grande déception de découvrir que le puissant magicien n’était en réalité qu’un homme. Mais aujourd’hui, je reste persuadé que Dorothy gagne la possibilité d’enchanter à jamais sa réalité, aussi humble soit-elle.

– SyntError, vous avez eu un peu de mal à nous classer, mais vous êtes un spectateur perspicace, intervint enfin le docte Mer. La fin du Magicien d’Oz est une drôle de démystification de tout le film. Le terrible magicien, dévoilé par le petit chien Toto, n’est en définitive qu’un opportuniste sans héroïsme, un brave pilote de dirigeable à la dérive. Il enseigne magistralement que toutes les valeurs, sur Terre, ne sont que d’autres ballons, des vanités si vous préférez. Cher Synterror, vous avez employé le terme de cynisme de manière on ne peut plus approprié, me semble-t-il.

– Pas trop loin ! se récria l’aimable Yann. Ce n’est justement pas ce « mauvais magicien » qui ramène Dorothy sur terre : c’est la bonne sorcière du nord, et de manière féerique. De plus, les traits de ressemblance entre l’épouvantail, l’homme de fer, le lion d’un côté et Hunk, Hickory et Zeke de l’autre m’ont tout l’air de signes poétiques, dans le sens où ils rappellent concrètement l’autre monde…
- dont le raccord avec le nôtre, par le biais du There’s no place like home , montre clairement qu’il n’est qu’un nuage de fumée, « un mauvais rêve » interrompit Éric, triomphal.
– Non, ce n’est pas sûr : pour Dorothy, ce n’est pas un rêve mais un lieu réel, avec ses beautés mais aussi ses parts d’ombres. Et quand bien même ; certains artistes devraient enfin intégrer qu’il y a plus de mérite à aimer notre monde car, en art, j’en ai marre de la facilité ! C’est si facile et si ridicule de rester blasé et malheureux !
– S’il vous plaît, n’allez pas trop vite ! Vous employez des termes difficiles à distinguer. La tempête emporte-t-elle Dorothy dans un autre pays ?
– Oui, dans un pays imaginaire, répondit Mer. Un pays rêvé par la jeune femme.
– Donc, ce que nous voyons avec ces couleurs criardes, c’est le délire comateux de Dorothy ?
– En fait non, pas nécessairement, interposa Yann. Il se pourrait aussi qu’elle ait vraiment vécu ses aventures.
– Ah, fit approximativement l’inconnu, donc le pays d’Oz est sur Terre ?
– Non !
– Ah, alors je ne comprends toujours pas. Mais passons, car le temps m’est compté et vous semblez ne pas vous comprendre entre vous, qui êtes pourtant de la même espèce (ça, j’ai compris maintenant). »

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« Ce film si bizarre, Terriens, a recours au noir et blanc et à la couleur. Ai-je bien raison de penser que le Kansas, en noir et blanc, est défini par des coordonnés terrestres ? Et que la couleur représente ce qui est un ailleurs (que vous puissiez le définir ou pas) ?
– Oui, dit Mer. Ce choix utilise habilement les potentiels et les contraintes techniques de l’époque. Les spectateurs de 1939 étaient habitués à l’esthétique du noir et blanc. C’est avec le noir et blanc qu’ils avaient été frappés par le réalisme du 7ème art. C’est paradoxal, pensez-vous certainement, mais c’est une contingence technique : leur regard reconstituait et associait une forme de réalité à l’image en noir et blanc. La couleur, offerte par la Technicolor, a dû alors constituer un spectacle merveilleux, l’éblouissante révélation d’un autre monde, voire d’une surréalité. Et ce qui me gêne, c’est l’impression que le film n’y croit pas, parce que son écriture trop rationnelle semble nier cette surréalité.
– Vous êtes bien étranges, décidément, rétorqua SyntError. L’image en couleurs est laide, criarde : c’est ça l’objet de vos désirs ?
– Eh bien, M. l’alien, c’est rigolo : vous citez Rohmer ! Alors comme lui je vous répondrais : « je le veux bien ». J’ajouterais que vous êtes de bon goût, raffiné et un tantinet censeur. Avec la Technicolor, l’image cinématographique affirme son autonomie par rapport à l’image photographique ou picturale. Les cinéastes ont appris à mieux maîtriser la couleur et les chimistes ont également amélioré les pellicules. À l’époque, ce fut le bon choix de réserver la couleur pour le pays d’Oz ; aujourd’hui, ce serait discutable en principe. On pourrait proposer de la 3D.

– Le spectaculaire, ce serait ça votre royaume de l’au-delà… Dites-moi maintenant si vous aussi avez eu peur des affreuses petites créatures aux voix aigrelettes qui surgissent des fourrés ?
– Les Munchkins, effrayants ! fit Yann.
– Oui, les Munchkins. Ils m’ont endommagé mes organes auditifs ! Ces monstres sont aussi humains, alors ? – Oui, mais de petites tailles, et grimés, costumés et tout, quoi.
– Et ça vous plaît, ça ?
Le Magicien d’Oz est un film pour les enfants, dit Yann. C’est sûr qu’écouter danser des représentants de sucettes, c’est plus un rêve d’enfant. Mais le film s’adresse ouvertement à l’enfant au cœur de chaque adulte.

– Oh, oh ! Il faut vraiment que vous me racontiez la genèse de ce film, sinon je ne pourrais vraiment pas revenir sur ma planète avec une notice claire.
Le Magicien d’Oz est d’abord né dans la tête d’un écrivain américain nommé Lyman Franck Baum, qui, dès 1898, imagina, pour les enfants, des aventures extraordinaires ayant pour cadre le royaume d’un certain Oz, raconta Mer. Sa série est largement inspirée de l’œuvre la plus connue d’un poète et mathématicien anglais surnommé Lewis Carroll. Point original cependant : la taille et la vigueur du marché américain. »

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« L’histoire de Baum fut un immense succès, de sorte que l’art financièrement le plus puissant et technologiquement le plus récent ne pouvait pas ne pas tenter une adaptation – je veux bien sûr parler du cinéma et, en particulier, de la MGM, un studio localisé à Hollywood, Californie, Etats-Unis d’Amérique. C’est le producteur le plus riche, Louis B. Mayer, qui soutint le premier sa volonté et mobilisa les efforts pour mettre sur pied une adaptation colossale du best-seller. Nous sommes en 1938. Mayer est excité et inspiré par le succès commercial sans précédent d’un conte européen : Blanche Neige et les sept nains. Ce film est le fruit d’un travail orchestré par Walt Disney, un homme au cœur de l’imagerie nord-américaine et, pourtant, occidentale contemporaine. Le projet de Mayer est d’aller plus loin que Disney : sortir un film parlant, chantant, dansant et en couleurs. Avec Disney puis Mayer, se dessine l’histoire d’un recentrage géographique de la domination culturelle, corrélé à un repositionnement stratégique des technologies des médias et de la publicité. Je veux parler d’une influence plus forte, plus intense à l’échelle du monde, des choix et des résultats des studios hollywoodiens. Le Magicien d’Oz est un film classique en ce qu’il a pour principal objectif d’amuser les spectateurs. Mais c’est aussi un film que je qualifierais de globalisé. Le film est une énorme machine collective, minutieusement fabriquée par une équipe de producteurs. Trois scénaristes et, successivement, trois réalisateurs seront nécessaires. Cukor lui-même apporta une aide décisive. Une énorme promotion est assurée non seulement à la sortie du film, mais même avant. Une star est créée de toutes pièces : Judy Garland, jeune actrice en contrat avec la MGM trois ans avant Oz. Sa vie, médiatisée, pipolisée, servira à promouvoir un film conçu pour plaire dans le monde entier, et ce sera le cas. Ici, pas d’auteur ; une production publicitaire témoignant du savoir-faire d’un studio. Or, en affaires, l’important est de durer. Les enfants paraissent dès lors un public de choix, puisqu’ils grandiront avec la mémoire du film.

– Ce récit, M. Mer, laisse à penser que ces studios n’ont pas besoin d’adultes eux-mêmes capables de produire ou de créer et qu’ils ont intérêt à confondre art et publicité. Ils maintiennent sous perfusion, et de force, une relation de producteurs majeurs à consommateurs mineurs.

Sur ma planète, nos réseaux artistiques sont acentrés : chacun apprend à devenir émetteur et destinataire, responsable de la vivacité d’un patrimoine et d’une création. Chacun reste propriétaire de son œuvre. Nous nous passons d’intermédiaires. Toutes nos œuvres sont également accessibles à tous, sans censures ni pertes de contenu. Et pas de centre, ça veut dire pas de contrôle politique. Bon, chers amis, si on se faisait un Watkins, maintenant ? »

RETROUVEZ CI-DESSOUS LA PREMIERE PARTIE DE CETTE DISCUSSION AVEC UN ALIEN AUTOUR DU MAGICIEN D'OZ ET RETROUVEZ L'INTEGRALITE DES FEUILLETONS DE THOMAS DEMOULIN A PARTIR DE CE LIEN.



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