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VENDREDI 27 FÉVRIER 2009
LE FEUILLETON DE THOMAS DEMOULIN
DU PAYS D’OZ ET DU NÔTRE : DIALOGUE AVEC UN ALIEN (1/2)
par Thomas Demoulin
La renommée du Magicien d’Oz excède les limites de notre bonne vieille Terre ! Frédéric Mercier m’a autorisé à vous écrire le compte-rendu aussi exact que possible d’une aventure extraordinaire que je viens de vivre récemment. Encore une fois, il ne faudra pas moins de deux épisodes pour soulever quelques-unes des questions que mes étonnants convives ont soulevées au sujet de ce « classique des classiques ».


1

Le repas avait été un délice et la table s’était parée de nos assiettes vides. Quelques verres de vin dominaient ce champ de reliefs, comme de fiers moulins encore tout remplis des grains de nos discours. Nous étions trois convives attablés dans le salon réchauffé par le déjeuner qui s’achevait. Je me rappelle que la conversation animant Éric Mer et Yann Fliemound, quoique me parvenant à travers d’étranges notes aromatiques, portait sur Le Magicien d’Oz.

« Vous savez, lança Fliemond à la cantonade, ma passion pour la danse trouve ses origines dans ce film, qui me berce depuis ma plus tendre enfance. C’est avec Le Magicien d’Oz que j’ai découvert l’univers des comédies musicales, l’enchantement du monde que l’art veut nous faire vivre.

- Cher Yann, intervint alors Éric, les films de l’enfance exercent l’influence la plus considérable sur notre psychisme. Ils nourrissent nos imaginaires et nos rêves, forgent nos valeurs, contribuent même à déterminer nos capacités logiques et linguistiques. Le cinéma a une grammaire puisqu’il a une écriture. Les conséquences d’une écriture cinématographique brouillonne et sale sont manifestes lorsque l’on travaille avec de jeunes gens. La manie du clip, du zapping et du clic nuit à la perception de la continuité, elle empêche l’apprentissage du plaisir de la durée : elle abolit l’art du temps si important dans un art du mouvement. Quant à la concentration, à l’apprentissage de la maîtrise de son esprit, les voici réduits à presque rien. La bouillie visuelle maintient la jeunesse dans une jouissance médiocre, rapide, brutale. Un plan-séquence contemplatif ou une suite de plans harmonieusement raccordés, vous le sentez, éduquent davantage la sensibilité et l’intelligence. Même chose pour la couleur ! Nous sommes hélas bien souvent bombardés par des flots diarrhéiques d’images et de sons qui nous dessèchent le cerveau ! ».

Intérieurement, j’approuvai ces paroles. Leur violence, finalement plutôt tempérée, réactiva cette question que je cherchais pourtant à évacuer : le sacrifice des plus jeunes à la guerre avait-il été supplanté par une espèce de sacrifice plus lent et moins assumé à l’industrie de l’image et du son, autoproclamée industrie de la « culture », corsaire de nos flux médiatiques ? « Dans ce cas, Éric, le bonheur du Magicien d’Oz, c’est de respecter la danse, d’enregistrer avec jubilation des mouvements du corps humain et d’y éduquer notre regard en les montrant bien.»

2

« Quelle heureuse rencontre entre les écritures cinématographiques et chorégraphiques, reprit Fliemond. Les parties dansées du scarecrow, l’épouvantail sans muscle et sans os, sont parfois de haut vol. Imaginer et faire les mouvements d’un corps déstructuré, d’un tas de foin mal fagoté, quelle idée de génie ! Le numéro de Ray Bolger est mon premier enchantement chorégraphique. Et c’est plus qu’une performance d’ornement. Il me semble que c’est le vivier de talents qu’était déjà Broadway à l’époque qui a permis de réaliser ce vieux projet : adapter Oz au cinéma. Somewhere over the rainbow… We’re off to see the wizard, the wonderful wizard of Oz !
– Ah, mon ami ! s’exclama Mer, oui ces mélodies sont inoubliables ! Oui, Judy Garland dans sa charrette, chantant sous le regard de Toto, c’est sincèrement émouvant. Et puis cette émotion se partage et se transmet, se renouvelle sans cesse de génération en génération. J’ai entendu que plus d’un milliard d’humains ont vu le film de 1939. Et le nombre de Terriens ayant entendu parler du Magicien d’Oz ou rencontré telle ou telle adaptation est plus élevé encore. Peu d’histoires peuvent prétendre à une telle notoriété, surtout acquise aussi vite. Preuve que le cinéma est une machine à fabriquer des mythes, surtout le cinéma des studios d’Hollywood. Nous en revenons à ce que je vous disais au début : le cinéma, avec sa puissance de diffusion et de pénétration sans précédent, intervient, comme les récits mythologiques, dans la construction de nos identités personnelles et collectives, la reconnaissance des images et des discours constitutifs d’un soi humain.
– La danse est essentielle pour moi : je ne pourrais pas m’en passer, ajouta Fliemond comme pour lui. Je sens que je n’ai pas de rapport médiatisé avec elle : je danse ce que j’ai à dire. Pour parler de la danse, je fais de la danse. C’est pourquoi j’admire toujours et je m’étonne, Éric, que tu parles si bien du cinéma. Tu m’y donnes accès et j’ai l’impression que tu m’ouvres aussi des fenêtres sur moi-même.
– Oh, mais ce serait aussi un rêve de faire un film sur toi ! interrompit Mer. Mais il faut pas mal moyens, une équipe, un long travail de préparation, c’est tout une production, toute une industrie derrière un film. Cela dit, nous sommes jeunes. Et pour ce qui est de certains films, je ne peux pas en parler. Mais Le Magicien d’Oz demeure une aventure commerciale probablement sans précédent et ce phénomène pourrait bien me rendre trop bavard».

Ces paroles me faisaient attendre un tournant dans la conversation. Pensif, je m’absorbai dans mon verre lorsque je sentis un frisson glacé me raidir la nuque, puis la colonne vertébrale. En un instant, j’aperçus le masque figé de mon voisin et les yeux effrayés de mon vis-à-vis. Nous savions tous, je ne sais comment, qu’un étranger venait d’entrer anormalement dans le salon parfumé. Il nous transperçait d’un regard sans iris, immobile comme une statue. L’extraterrestre mut quelque chose et nous adressa la parole.

3

Je sais que vous allez douter de la véracité de mon récit, chers lecteurs. Il est pourtant la relation véridique de l’étonnante conversation qui eut lieu ce jour-là. Et aujourd’hui, ce ne sont pas les interrogations sur ma lucidité qui me tracassent ; résonnent encore, amplifiées par le choc d’une rencontre en tout point improbable, des questions sur le cinéma, notre culture et sur nous, Terriens.

Les mots de notre visiteur furent en anglais. Vous m’autoriserez à les restituer dans notre langue :
« Je m’appelle SyntError et je cherche des humains ayant vu Le Magicien d’Oz. Je viens d’interpréter cette suite de calculs (sic) et, finalement, vous défiez ma science. Qu’êtes-vous ? Que voulez-vous ? Et, bon Dieu ! de quoi rêvez-vous ? Avez-vous subi une terrible pandémie de prions hallucinogènes déversés par le nuage de Magellan ?
– Fliemond fut le premier à se ressaisir : Vous savez, cher M. SyntError, que vous auriez pu frapper à la porte. Cela vous aurait évité le désagrément de nos mines stupéfaites. Bon, vous prétendez donc avoir vu Le Magicien d’Oz, de là où vous vivez ?
– Je l’affirme, grâce aux ondes que vous émettez. J’avoue poliment que mon espèce n’avait jamais croisé la route d’espèces aussi folles, aussi paradoxales que vous. Vos espèces sont bien déroutantes.
– Ah, mais je vous arrête, osa Fliemound. Pourquoi « vos espèces », au pluriel ? Les êtres humains sont tous Homo et Sapiens, un seul genre, une même espèce. Les variations individuelles se ramènent toutes à cet ensemble.
– C’est qu’il m’a semblé comprendre que vous formiez un groupe dépareillé de variétés bien distinctes. Il y a cette jeune fille qui cache bien mal son désir obsessionnel de s’accoupler avec trois représentants d’autres espèces, de sexe opposé. Je citerais aussi une horrible sorcière verte mariée à de petits humanoïdes quadrumanes bondissants. Cette mégère zoophile périssant et Dorothy, entourée des trois mâles, cette fois sous forme humaine, retrouvant sa couche nuptiale sous l’œil bienveillant et approbateur des grands-parents, j’en avais conclu quelques-unes de vos lois morales. À un certain âge, vous aspirez ardemment à commettre des monstruosités puis, plus tard, vous devez apprendre à vous conformer aux lois traditionnelles de la reproduction sexuée… Pourquoi ne pas tenter l’hybridation ? Pourquoi en rester à des modes de reproduction dépassés par votre propre génie poétique et technologique ? Lorsque Dorothy confesse « There’s no place like home ! », quelle platitude, quel aveu d’autochtonie et d’endogamie délétères ! Ce n’est pas avec cette attitude que vous pourrez imaginer des solutions à vos problèmes! Alors une jeune femme doit rester dans sa ferme, enfermée dans son petit Kansas et le soupçon que la magie n’est, peut-être, qu’une cynique imposture ! Son horizon ne doit pas avoir de couleurs ! Comme c’est mesquin ! (Il fit une pause puis, brusquement :) Avez-vous déjà voyagé dans un trou noir ?

A SUIVRE.....



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