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Dossier "alain resnais"
COEURS d'Alain Resnais
lundi
16
novembre
2009
par Frédéric Mercier
Une oeuvre sublime, glaciale et douce, morbide et savoureuse sur l'aliénation.
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"Mais qu'est ce qui nous arrive" demande à son frère le personnage campé par Isabelle Carré, alors qu'elle le surprend en train de regarder une cassette porno. Mais qu'est ce qui leurs arrivent à tous les héros de Coeurs, reliés d'abord en binômes par des liens de sang solides mais qu'un simple acte réussira à faire imploser les uns les autres pour quelques temps. Au début, il y a deux agents immobiliers, André Dussollier et Sabine Azéma. Deux coeurs timorés peut être attirés l'un par l'autre, séparés dans leur agence par un mince rideau de toile légère. Et puis, il y a Laura Morante et Lambert Wilson, des fiancés en recherche d'un nouvel appartement. Lui est au chômage et au lieu de s'activer à chercher du travail passe ses journées à boire. Le couple s'étiole. Dans le bar où Wilson consume son oisiveté, il y a Pierre Arditti au bar qui écoute patiemment les atermoiements de son client. Le soir, il abandonne son logis où gît dans sa chambre son vieux père malade, aigri et convalescent. Le hasard fait que la nouvelle aide soignante, c'est Sabine Azéma. Un soir, Wilson ramène au bar une nouvelle femme, Isabelle Carré, la soeur du personnage joué par Dussollier. Tous les personnages sont donc liés, attachés d'abord à un binôme de sang ou de principe: collègues de travail, couple, frères et soeurs, pères et fils. Et puis, il y a des lieux compassés pour délimiter leur territoire exigu, leur niveau d'action et leur possibilité d'agir: appartements, agence immobilière, bureaux à découvert, chambre du père, cuisine, bar. Chaque personnage est relié à son décor comme aux autres. Tous ces territoires sont terriblement fermés comme des scènes de théâtres et en même temps toujours ouverts sur un ailleurs possible: l'agence avec ses bureaux reliés par une mince gaze, ses baies vitrées ouvertes sur la rue, la chambre du père sur la cuisine, le bar avec son grand escalier qui mène ailleurs, la voiture d'Azéma, Wilson et ses taxis. Coeurs est donc un film sur l'aliénation, le rapport des corps et des âmes à des lieux qui compriment les corps comme les solitudes respectives compriment les coeurs.  
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Laura Morante raconte à son fiancé que lors de leurs premières rencontres, son coeur bondissait; désormais, il s'est compressé. Dans une émission télé catholique ( très drôle et et réalisée par Bruno Podalydès dont on reconnaît le sens de la caricature goguenarde), Dussollier entend l'invité dire que son coeur s'envole lorsqu'il écoute l'Ave Maria. Les coeurs de Coeurs battent encore ou rêvent de vrombir sans cesse: Dussollier entend sa poitrine jaillir lorsqu'il commence à croire que la femme dont il admire les strip-tease chaque soir est sa collègue, la bigote Azéma. Celle-ci se réchauffe en regardant son émission télé et extériorise ce qu'elle comprime, l'appel du Diable, dans des danses érotiques endiablées littéralement. Carré patiente en buvant une queue du diable avec une rose à sa boutonnière tous les soirs dans un café de la rue Oberkampf, pour attendre l'amour qui la fera vibrer. Morante n'entend plus son coeur tandis que celui de son fiancé ronronne en découvrant Isabelle Carré. Quant à Arditti, il a jadis aimé avant que son épouse ne meurt. Il patiente en attendant sa mort, ou celle de son vieux père, et vibre peut être encore un peu pour la pieuse Azéma. L'un des enjeux de Coeurs est contenu dans le personnage joué par Claude Rich: voix aigrie et familière d'un corps dont on ne distingue que la moitié dans l'embrasure de la porte et qui braille à force de ne plus être aimé, d'avoir sans doute accumulé les mêmes frustrations que les autres personnages au cours de sa longue vie passée. Personnage forcé de constater l'inéluctable solitude de sa condition humaine au moment de s'éteindre. Lorsque Azéma, par charité chrétienne, se dandinera comme une sorcière de Sabbah devant lui, il aura une courte illumination avant de mourir effondré: "Son coeur a lâché" explique son fils à l'infirmière compatissante. Les coeurs se sont refroidis à force de se frotter les uns aux autres dans des appartements exigus: Carré ne supporte plus beaucoup son frère qui, tous les soirs, dîne devant la télé; Morante ne supporte plus Wilson qui ne fait rien et exhibe (sans le vouloir) son manque de volonté. Wilson souffre d'être le fils de son glorieux militaire de père comme Arditti s'en veut de n'avoir jamais été le fils que son père aurait voulu. Les liens familiaux ternissent la flamme spontanée que la sexualité peut ranimer si tous ces corps malades ne comprimaient pas sans cesse leurs élans, leurs pulsions.

 
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Resnais adapte donc cette pièce de théâtre anglais en misant sans cesse sur le rapport et les oppositions entre les cadres, les décors et les corps. Coeurs est le film des sentiments et des corps aliénés, incapables de bondir vraiment dans la durée. Il suffira d'une méprise, d'un quiproquo bien théâtral pour éteindre ce qui avait réussi à s'embraser de nouveau. La rencontre inopportune de deux coeurs jeunes mais déjà flétris aura réussi un court instant à emballer le monde entier comme dans un domino cascade, comme sous les effets du chaos. Tout le film mime la routine d'un quotidien morne et triste: tandis que l'hiver floconne au dehors, les jours et les nuits s'enchaînent exactement de la même manière comme une litanie mortifère qu'intensifie la superbe partition de Mark Snow. Les courtes séquences s'enchaînent à peu près à la même vitesse, séparées par des longs fondus enneigés qui rappellent évidemment les intermissions de L'amour à mort. Le film baigne dans un halo cotonneux que l'on doit à Eric Gauthier et que Rensais réutilisera pour Les herbes folles. L'image moite et froide, douce et brumeuse rappelle certains des premiers films de Robert Altman comme John Mc Cabe avec son fameux flashage du négatif. Les personnages se retrouvent chaque jour aux mêmes endroits, dans leurs mêmes prisons à découvert, les conversations banales s'enchaînent, les gestes solitaires se réitèrent jusqu'à ce qu'un événement improbable rallume un instant le feu du coeur gelé de Dussollier. Rarement avait on filmé, avec autant d'artifices pourtant, la routine et son aspect morbide; rarement avait on figuré avec tant de joliesse, de douceur, la mort qui s'étale comme un poison au milieu de nos vies dérisoires. Coeurs suit les trajectoires solitaires de personnages rongés par la solitude et la peur. Resnais intensifie chaque espace pour en faire des prisons quotidiennes, des lieues où le corps se ratatine tout entier. Il poursuit l'expérience triste et aliénante de Mélo, la fait exploser au milieu d'une chorale qui chantonne mécaniquement, grâce à de merveilleux dialogues, un même canon désolé.

 



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