Où l’on accède à la conscience par le sommeil

Nous rêvons lorsque nous désirons un autre monde. Lorsque trop de misères et de frustrations s’abattent sur une génération, celle-ci se met à devenir follement fanatique ; ou bien alors elle se met à rêver.
Le jeune Cocteau est de ceux dont la poésie témoigne de l’expérience de la première guerre mondiale. Par conséquent, dès 1916, à partir du moment où « l’ange informe / intérieur, qui dort » a parlé au poète , le rêve devient le modèle de son écriture poétique. Sa langue déploie sa puissance selon les règles non triviales de la grammaire onirique, dont la formalisation par la psychanalyse vient de commencer. Après avoir cédé à une expérience érotique inouïe, le jeune homme du film de 1929 s’endort. L’action s’interrompt brutalement puis c’est la rotation hypnagogique d’un masque à double face sur un écran noir, le bruit mécanique de la pellicule qui se déroule, un sifflement de train, un chant du coq, un « lendemain matin » proclamé par le poète, un noir ensuite et, enfin, un fondu révélant le dormeur. Le rêve prête sa forme à l’écriture, selon une pratique commune du surréalisme, dont on voit ici l’influence. Tout "Le Sang d’un poète" est une succession d’épisodes dont le fil n’a de rougeur que celle du précieux liquide. Les décors restent suffisamment indéterminés pour servir de cadres à plusieurs actions ; la récurrence de certains objets sous des formes variées les détermine cependant suffisamment pour reconnaître une unique conscience. Le miroir ou le théâtre ne sont-ils pas des lieux ou le soi peut se réfléchir ou se contempler ? C’est bien l’intérêt du rêve de n’avoir pour seul lieu que les activités d’un cerveau coupé du monde externe. Cela signifie aussi que les plans ne renvoient pas à la conscience d’un personnage. Conformément aux remarques de Bazin , c’est le point de vue d’une conscience spectatrice qui se trouve privilégié (on « regarde regarder »). Si Cocteau lui-même refuse que le spectateur se réfugie dans une compréhension symbolique de son film, c’est parce que "Le Sang d’un poète" est une conscience active, endogène, autrement dit : pure.
"Le Testament d’Orphée" représente autre chose. Même si la construction du film relève moins rigoureusement de la logique du rêve, le point de vue demeure celui du spectateur. Le poète y réaffirme que « le principe du cinématographe, c’est qu’il permet à un grand nombre de personnes de rêver ensemble le même rêve ». A posteriori, la clef est livrée : la conscience du poète est une conscience commune, la conscience des « jeunesses successives » qui parlent avec lui.

Où le poète s’édifie son sarcophage

La mort n’est pas d’abord un sujet de réflexion. Disparition parfois brutale et imprévue d’un être que vous avez touché, embrassé, respiré, c’est en vous heurtant qu’elle vous touche. Fleuve de sang, elle choque et dégoûte ceux qui ne la connaissent pas. Même Orphée la refuse. Elle manifeste l’irréversibilité de notre flèche du temps, le moment du film de notre vie où le travelling progresse irrémédiablement d’un bord à l’autre du plan, selon un mouvement étrangement absolu. Elle est cette espèce de non-temps où le poète accompagne le vol de ses propres créatures. Mais « les poètes savent beaucoup de choses » : telle la Judith de la Bible qui, après sa visite fatale au général Holopherne, parvient à quitter le camp assyrien endormi après sa prière, ils savent filer à l’anglaise. Comme la veuve de Manassès, ils ont appris à parler la langue des dieux (la comparaison doit d’ailleurs s’arrêter là, car Judith ne peut adorer aucune idole), et à la dire aux humains. Le poète échappe donc aux plus hautes forces de l’Ordre (Maria Casarès et François Périer, poursuivant l’aventure d’Orphée), et, transpercé par la lance de la déesse Pallas, fait « semblant de mourir ». Quel est son secret ?
"Le Testament d’Orphée", comme la tombe ornée d’un pharaon, révèle de nombreux mystères . Cocteau, jouant à l’écran son propre rôle, s’y déshabille et s’y démembre progressivement, de manière à passer morceau par morceau dans les situations créées par son art de la mise en scène. Semblable encore au poulpe capable, pour survivre, de se nourrir de ses propres tentacules, le poète lui-même est la matière avec laquelle il édifie le sarcophage au sein duquel il accèdera véritablement à une forme réelle d’immortalité. Vivant alors en son art, le poète peut alors cesser d’exister pour être et irradier cet être vers ceux qui l’aiment. Et, tout récemment encore, il me semble bien l’avoir aperçu, Cocteau : c’était dans "Les Plages d’Agnès", de madame Varda, au marché aux puces, présence discrète mais bien là, essentielle peut-être. Et revoyez-vous, à la fin, la maison de pellicules de cinéma dans laquelle Agnès Varda reconnaît se sentir chez elle ? Le geste poétique n’est-il pas à l’œuvre dans le grand cinéma d’aujourd’hui ?
Peut-être est-ce bien cette expression de ce qu’il faut bien appeler une identité comme art total qui nous émeut le plus. Elle nous bouleverse pour la raison qu’elle implique la vie et la mort autrement que comme un horizon lointain. Elle concerne la vie de tout un chacun dans son travail quotidien, dans chaque décision, chaque désir, chaque effort contribuant à révéler l’être qu’il est. Elle est une certaine manière de rappeler ses souvenirs à la faveur de situations artificiellement créées mais essentiellement vraies, une certaine manière de sécréter le parfum ou les bandelettes qui serviront à nous embaumer, une trace ou, peut-être, ce que les anciens appelaient « une âme ».

NOTES ET RENVOIS:
Jean Cocteau, "La Difficulté d’être", Le Livre de Poche. Lire notamment « Du merveilleux au cinématographe », p.55
Jean Cocteau, "Discours du Grand Sommeil", Poésie/Gallimard
André Bazin, "Qu’est-ce que le cinéma ?" Cerf/Corlet, coll. 7ART, p.143 à 149
Par respect pour cette logique architecturale, le dvd n’a pas été chapitré. C’est pour la même raison que je n’en ai pas extrait de photogrammes. Chacun doit entrer dans ce film par la porte d’entrée et suivre les couloirs tels qu’ils se présentent.
COCTEAU ET LE CINEMA: LA POESIE REALISEE/chapitre 1
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RETROUVEZ SUR CINEMA-TAKE.COM LES AUTRES FEUILLETONS DE THOMAS DEMOULIN:
LE SEPTIEME SCEAU de Ingmar Bergman
Chapitre 1: http://cinema-take.com/pages/chronique.asp?id=244
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LE DESTIN de Youssef Chahine
Chapitre 1: http://cinema-take.com/pages/chronique.asp?id=261
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