Rêve de cinéma et utopie de la justice

Le 11 janvier 2008, Josh Cohen et ses associés, avocats de la ville de Cleveland, assignent en justice les 21 banques qu’ils jugent responsables des saisies immobilières qui dévastent leur ville. Mais les banques de Wall Street qu’ils attaquent s’opposent par tous les moyens à l’ouverture d’une procédure.
Cleveland vs Wall Street raconte l’histoire d’un procès qui aurait dû avoir lieu. Un procès de cinéma, dont l’histoire, les protagonistes et leurs témoignages sont bien réels.
D’emblée ce qui frappe dans Cleveland contre Wall Street, c’est moins le désir de transgresser les frontières entre la fiction et le documentaire que de réaliser un vrai film américain. Pour pousser un peu le bouchon, on pourrait même dire que ce film transgenre est un rêve de cinéma américain pour l’helvète Jean-Stéphane Bron. On ne fait jamais assez attention aux génériques des films. Pourtant, aujourd'hui, dans le cinéma américain ils tendent à disparaître complètement. Le moindre titrage devrait donc apparaître comme un code saugrenu, un lapsus ou le signe d’une mémoire cinématographique particulière. Le générique de Cleveland Contre Wall Street apparaît après que le cinéaste, en voix off, nous ait raconté de quoi il était question : reconstituer avec les acteurs d’un drame véridique un procès qui n’a toujours pas eu lieu. Comme dans la dramaturgie des vieux block busters (on pourrait situer le genre entre 1974-son année de naissance avec la déferlante des Dents De la Mer- et le milieu des années 90), le générique apparaît après cette introduction. Ces préfaces, ces outils cinématographiques dont la fonction s'apparente à celle dont usaient les romanciers de jadis pour nous raconter qu’ils avaient retrouvé le manuscrit qu’on allait découvrir dans une missive égarée ou dans une bouteille jetée à la mer. Bref, le générique retentit aux accents d’un morceau de Bruce Springsteen. Moins une vraie composition du Boss, poète des déshérités de l’Amérique, qu’un vieux blues traditionnel qu’il reprit en chœur après le désastre de Katrina pour offrir les bénéfices du disque aux victimes. Cleveland Contre Wall Street sera donc un faux film américain sur l’injustice du système dont ses victimes seront les héros. D'emblée, par ce générique, Bron se situe du coté des victimes. Cela pourrait suffire à expliquer pourquoi certains critiques ont d'emblée placé ce film dans la filiation de ceux de Capra.
Il y a plusieurs manières de chanter la gloire de Cleveland Contre Wall Street : la première consisterait à situer le film dans le champs du modernisme cinématographique par sa grâce à transgresser les genres ; la seconde, toujours par son dispositif, à montrer les vertus dialectiques de tout procès ; la troisième, à démontrer la croyance populaire en les vertus du cinéma comme manière de faire l’histoire ; la troisième, à faire le procès théorique d’une certaine idéologie. Et, enfin, la quatrième, la plus émouvante mais aussi la plus rhétorique (puisqu’elle nous vient de la plaidoirie de l’avocat des parties civiles) à regarder Cleveland Contre Wall Street comme une manière presque désespérée de faire triompher une ville contre un système tout entier. C’est dire la richesse de ce film hors genre qui triomphe sur tous les terrains de la discussion et de l’appréhension : le champs théorique, historique, cinématographique, philosophique et humain. Aussi dialectique que le dispositif juridique qu’il interroge, qu’il montre, Cleveland Contre Wall Street est un film de forme et de fond.

L'action au coeur de la pensée américaine

Alors que retenir de ce faux procès qui sans doute n’aura jamais lieu ? Que retenir de cette ultime tentative pour se faire entendre et obtenir justice ? Si le procès n’aura jamais lieu, il n’est jamais inutile de faire quelque chose. On reconnaît bien là la philosophie qui sous tend toute la pensée américaine, qui surpasse même ce fameux capitalisme : l’action. Oui, l’action comme manière de se prouver que l’on est vivant, et surtout que l’on a une chance d’être un(e) élu(e). Rien ne justifie que l’action ne soit accomplie. Ainsi, témoins, acteurs, avocats se prêtent à l’exercice de la fiction, de la reconstitution d’un procès utopique dont l’enjeu n’est jamais gagné. Comme nous le disions plus haut, action doublement passionnante dans la mesure où l’Amérique ne conçoit peut être pas d’écrire son propre procès sans l’usage du cinéma qui est sa psychanalyse à elle, sa manière de régler ses comptes avec ses propres démons pour toujours aller de l’avant. Action, action avant toute…
On fera encore l’éloge d’un cinéaste qui, de par son dispositif didactique, nous permet de comprendre toute la complexité de la question des subprimes et de la technique financière de titrisation. Défilent ainsi à la barre, dans l’ordre, le policier chargé d’expulser les familles de mauvais payeurs ; quelques victimes de ces endettements ; un courtier qui fait du porte à porte pour vendre les fameuses subprimes ; un mathématicien qui a conçu le logiciel dont se sont servis les boursiers de Wall Street et enfin, un théoricien libéral convaincu du bien fondé de la dérégularisation du capitalisme. Par ce cheminement d’une pensée incarnée, Bron nous explique l’inconcevable sans toutefois réussir à nous faire avaler l’impensable : l’injustice flagrante dont ont été victimes certaines familles de Cleveland. Ceci est une autre vertu du film : désosser la bête sans que nous ne parvenions pourtant à accepter sa rapacité. Comme une pieuvre, un Léviathan au fonctionnement génial, tout le monde (ou presque) devient une proie ou un instrument d'avidité de la bête monstrueuse : le courtier est un ancien dealer dont on a exploité les talents pour les mettre au service d’un vol légal ; l’informaticien, un maillon d’une chaine qu’il voudrait aujourd’hui faire exploser et qui semble hanté par sa propre responsabilité dans ce gigantesque pillage organisé. Quant au théoricien capitaliste, il croit dur comme fer à une théorie que le film met cruellement en lumière, ou en défaut (c’est comme on voudra). Cleveland Contre Wall Street finit en fin de compte par poser la grande question de toute réflexion sur la démocratie : à qui la responsabilité ?

De la responsabilité

Responsabilité, comme d’habitude, que l'on incombe à ceux qui achètent la merde que leur vendent les fabricants? Responsabilité aux élites qui aiment faire connaitre leurs différences et qui en profitent pour exploiter ceux qui n’ont jamais pu jouir des mêmes privilèges? Quand on écoute le théoricien capitaliste, il semblerait que toute régularisation rime pour lui avec mainmise totale de l'état sur les affaires humaines. Pour les membres du jury qui ne veulent pas incriminer Wall Street, la conslusion s’impose d’elle-même et elle est inhérente à cette philosophie si ambigu de l’action : avec un peu de bon sens, même sans éducation, on devrait se rendre compte par soi-même de l’arnaque. Sinon, et c’est là leur triste conclusion, c’est que de toute façon, certains hommes ne valent pas la peine d'exister.
C’est là, au terme de fausses délibérations, que le facteur humain triomphe pourtant. Au diable, la théorie comme l’explique l’avocat des parties civiles ! Au diable, le cinéma, ses images d'archives savamment agencées, ses cadrages précis avec ses changements sensés de focales. Au diable, la pourtant merveilleuse mise en abîme du spectacle cinématographique par le biais du dispositif théâtral du procès. Seule compte, la complexité d'un problème dont le film démembre toutes les propositions. On a finalement l'impression concise, claire, limpide de voir au terme de Cleveland Contre Wall Street pourquoi certaines injustices se répètent.
Tentons d'ailleurs de rendre hommage à tous les acteurs du film qui se révèlent d'incroyables et solennels perfomers. Le jeu ferait partie de la vie en Amérique. Jouer, c'est montrer ce que l'on est à armes égales avec les plus puissants. Le jeu, c'est trouver un moyen de se confronter aux autres sans rougir de son costume.
A la fin d’une conclusion aussi absurde qu’instructive, il ne leur reste pourtant plus que Springsteen pour chanter et libérer un dernier cri... Pay Me, Pay Me My Money Down. Pay Me Or Go To Jail. Pay Me My Money Down...
Date de sortie cinéma : 18 août 2010
Réalisé par Jean-Stephane Bron
Avec Barbara Anderson, Keith Taylor, Michael Osinski
Titre original : Cleveland Vs. Wall Street
Long-métrage français , suisse .
Genre : Documentaire
Durée : 01h38min
Année de production : 2010
Distributeur : Les Films du Losange
