Une femme, trois hommes, un Dieu

Si Hadewijch n’était qu’un film à thèse, il serait finalement proche de la caricature. Il me semble que Bruno Dumont propose, en plus de la trajectoire somme toute linéaire de son héroïne, des hésitations et des circonvolutions qui déroutent le spectateur de la plus séduisante des manières.
À côté de Céline, née une deuxième fois sous le nom mystique d’Hadewijch, d’autres personnages jouent des rôles tout à fait essentiels : Yassine et son frère, Nassir, Parisiens extra muros et musulmans, David le prisonnier, dont le nom n’est jamais entendu au cours du film. Dumont met en scène et filme les interactions de sa religieuse mystique avec ces personnages masculins. L’un des attraits de son écriture est de nous faire deviner les fonctions dramatiques (allégoriques) de chacun de ces hommes.
Vous pouvez, par exemple, considérer que c’est David le personnage clé. Dans le couvent en pleine rénovation, il travaille comme ouvrier en liberté conditionnelle, c’est-à-dire qu’il doit pointer régulièrement auprès des gendarmes. N’ayant pas tenu cette obligation, il doit retourner en prison. Son histoire devient alors l’antiparallèle de la vie de Céline. La jeune fille est libre et, d’un certain point de vue, ne désire que se retirer du monde pour vivre avec l’amour du Christ Dieu : c’est l’enfermement dans le couvent puis l’errance conduisant à l’enfermement en soi-même. Le repris de justice lutte (non sans faiblesse) pour se réinsérer dans la société et accéder de nouveau à la confiance. Le comble de l’opposition est atteint lorsque l’on apprend par la mère de David : « Après tout, t’as tué personne ! ». Et l’ironie l’est lors de la dernière séquence, qui est un retour en arrière : lui, le taulard, a même sauvé la vie de quelqu’un qui allait en prendre beaucoup. Mais David, délinquant issu du milieu méprisé des anonymes, au visage qui dit la pauvreté et la rudesse, n’a pas de ces sentiments délicats et métaphysiques qui sont l’apanage d’une étudiante en théologie. Il me semble donc que le cinéaste ne porte un jugement moral sur ses marionnettes (ou, peut-être, ses « modèles », à la manière de Bresson) qu’à la toute fin du film. Et encore.
L’aspect documentaire de la caméra du cinéaste a eu pour effet, sur moi du moins, de suspendre l’évidence des jugements moraux portés sur les personnages. Yassine, amour terrestre qui se laisse emporter par la vie organique et physique, est-il bon ? Il apparaît et s’exprime dans des décors urbains qui disent que là n’est pas la question : il est tout bonnement le contraire de l’Idéal auquel Hadewijch aspire ardemment ; il est un homme, ce dont elle n’a pas besoin, ayant besoin de Dieu. Il ne peut réconcilier Céline avec la terre car il n’adhère qu’à l’ordre des faits. Alors elle va vers son frère Nassir. Il partage avec elle l’amour de la religion et de Dieu ; sa dialectique subtile l’a uni à l’Invisible.

Intégrisme, hérésie, fanatisme

Nassir, théologien manifestement autodidacte de l’Islam, permet à Hadewijch la Chrétienne d’approfondir le sillon de sa foi. Grâce à lui, elle apprend à laisser libre cours à son fanatisme ici et maintenant, dans le monde, au nom d’une communauté à vocation universelle.
Pour commencer, Céline devient Hadewijch seule, suivant la voie d’un mysticisme condamné par les religieuses du couvent. Le choix de son nom religieux manifeste bien une prédilection pour des sentiers réprouvés par l’Église : Werner Lambersy ** cite Hadewijch, la mystique anversoise du 13ème siècle, comme l’un de ces cas limites où la foi va de pair avec la conscience douloureuse que « Dieu n’est pas là ». Cette expérience paradoxale aux yeux de la logique (si séduisante aussi lorsque l’on considère l’engouement parfois naïf pour toutes les formes de spiritualité qui s’étalent aujourd’hui dans les librairies) ne peut qu’être inacceptable pour les pouvoirs religieux, lesquels entendent représenter la présence de Dieu dans le monde. Et les séquences dans le monastère (filmées au Mont des Cats, en Flandre, près de Lille) montrent des sœurs supérieures très soucieuses de suivre la Règle. « La Règle nous protège et nous guide » : l’orthodoxie religieuse consiste à respecter l’intégrité du dogme et l’intégralité des règles de l’ordre. En ce sens, qui va contre l’usage courant, l’essence de la religion est l’intégrisme. Les portraits de Dumont me paraissent clairs. Néanmoins, cet intégrisme-là se cloître sciemment à l’écart des tumultes sociaux et tente même d’étouffer l’agitation du Soi, de l’ego.
Hadewijch, comme Nassir et comme tous les mystiques apparemment, sont donc des hérétiques. Le grand frère charismatique parvient à convaincre la jeune adoratrice du Christ que son amour est justement la marque de son aspiration à Lui et que c’est cela, la lutte. Hadewijch s’unira à Dieu et cessera de souffrir en comprenant qu’il lui faut agir dans le monde, c’est-à-dire lutter pour ce que veut Dieu, la Vérité et la Justice. Au demeurant, dans la mesure où la violence est naturelle, la lutte est fondée à prendre des formes violentes. Une séquence enregistre les réponses de Nassir à chacun des scrupules de la jeune fille : le cinéaste, à ce moment capital, laisse peser toute la rationalité des arguments des apprentis martyrs. Pas besoin d’une caméra moralisatrice : on fait confiance au bon sens des spectateurs. Des arguments intellectuels peuvent toujours justifier le crime et l’orgueil ; le problème est qu’ils reposent sur l’exacerbation pathologique de certains besoins. Pour Céline, c’est le besoin d’un objet idéal à aimer (pour Nassir le besoin d’être chef). Ce fondement organique à cette fureur pour le divin pourrait expliquer le caractère mécanique du parcours de Céline. Et c’est pourquoi le mot « fanatisme », si bien employé au 18ème siècle, me paraît le mieux qualifier le dernier acte de Nassir et Hadewijch.
**: Voir le lien que je vous propose dans le dernier édito de www.uneexpo.com pour en savoir plus sur ce poète belge scandaleusement mal diffusé en France.

Corps sexué et maladie mentale

Le personnage incarné par Julie Sokolowski est finalement comme tout le monde : largement mu par des pulsions érotiques et sexuelles. Son être est toutefois noué dans un rapport pervers au corps. J’exagère sans doute un peu mais je dirais volontiers que c’est là que le petit chien blanc qui l’accompagne devient significatif. Il introduit et ferme les scènes où la jeune vierge apparaît nue ; elle le prend affectueusement contre sa peau et se couche avec lui. Il résume ainsi en négatif l’éros égaré de la folle de Dieu, qui se cherche et cherche son objet hors de son espèce, hors de la vie humaine en quelque sorte. L’analogie entre fanatisme religieux et zoophilie, suggérée par ces séquences intimes, filmées dans l’atmosphère nocturne et hautement bourgeoise de l’hôtel particulier parisien, est une piste amusante mais probablement féconde.
La caméra cherche souvent à surprendre l’érotisme douloureusement inquiet et, en fait, insatiable, de la jeune femme. Le Christ exacerbe le désir sexuel de la jeune femme car le corps souffrant (en passion) du Sauveur est précisément dans la religion chrétienne une chair exhibée, adorée. Hadewijch s’y voit-elle ?
Vous lirez souvent que Céline est frappée d’extase. Je ne sais pas en quoi consiste une extase. Mais lorsqu’elle entend une cantate de Bach ou une psalmodie coranique magnifiquement inspirées par la dévotion, le spectateur voit plutôt un corps entrer en soi-même, en son imaginaire, en son ressenti. Julie Sokolowski interprète avec art et talent tous les gestes non pas du transport hors de soi mais plutôt ceux des sentiments rentrés dans les profondeurs de l’intimité. Je repense alors à ces artifices évidemment mis en scène dans les lieux ou paysages du film. S’ils n’étaient que la trace d’un maniérisme dans l’esthétique de Dumont, ils auraient été sinon maladroits, du moins agaçants. La passerelle blanche menant à la cité de Nassir, le corbeau et le verger du couvent, le « beau coin » que sont les collines de la Flandre, voilà les signes (dont le sens pointe vers Dieu) qu’Hadewijch vit dans un monde merveilleux. Lors de cet ultime flashback révélant l’état psychologique de Céline, la couleur et la composition des plans, les trajectoires et les vêtements de la jeune fille ne rappellent-ils pas Alice au pays des merveilles ou Dorothy au pays d’Oz ? Il s’agirait alors d’un merveilleux tournant au cauchemar, propre à Céline et projeté sur le monde. La fanatique est malade donc l’univers est malade : ainsi l’extase fonctionnerait comme une contamination du monde par soi.
L’examen clinique de Dumont sur ce fanatisme mobilise une analyse courante de la critique philosophique moderne. Et on ne s’attendrait peut-être pas à la trouver si adaptée à l’autopsie d’un phénomène contemporain trop fréquent : le mal d’amour.
Pardon à Julie Sokolowski d’avoir pris le dernier DVD qui lui était réservé dans le magasin où elle aussi s’approvisionne : providentielle coïncidence !
