Des métalos, des vrais!

Qui n'est pas un fin connaisseur de la scène dite "metal" du début des années 80 risque de n'avoir jamais entendu parler d'Anvil, un groupe de speed metal canadien qui aurait sans doute influencé Metallica, Motorhead, Anthrax et bien d'autres formations aujourd'hui célèbres. Malheureusement, pour ses deux membres fondateurs, Steve "Lips" Kudlow et son meilleur ami Robb Reiner, Anvil n'a jamais réussi à percer. Par amour pour leur groupe, racontent les deux intéressés, ils auraient même refusé des jobs que leur aurait proposés Lemmy de Motorhead et Ozzy Ozbourne.
En 1985, ils participent à une tournée triomphale en compagnie de Scorpion et de Bon Jovi. Sacha Gervasi est leur roadie à ce moment là. En allant à l'université l'année suivante, il commence à moins écouter son groupe de metal culte, lui préférant d'autres artistes plus branchés. Mais en 2005, auréolé d'un succès foudroyant pour son scénario du Terminal de Steven Speilberg, il décide de tourner un rockumentaire sur ces bonnes vieilles branches d'Anvil qui n'ont toujours pas renoncé, malgré l'oubli et de multiples galères.
Les deux membres fondateurs vivent désormais d'expédients, enchaînent les petits boulots, et se retrouvent chaque semaine pour jouer dans des bars minables devant de vieux fans obsessionnels. Entre temps, ils ont sorti douze albums avec, à chaque fois, l'espoir que le prochain sera le meilleur, et qu'il leur apportera succès et gloire. Sacha Gervasi, visiblement stupéfait de l'acharnement de Lips et Robb, raconte cette histoire d'amitié au long cours, de cette passion dévastatrice pour le heavy metal. Passion qui se solde, tout au long du film, de doutes, de larmes, de désirs d'abandon et d'engueulades. Quant aux deux familles des musiciens, elles sont découragées de les voir s'acharner contre vents et marée à un vieux rêve de jeunesse.

Des acharnés, des durs!

Bien entendu, cette histoire s'avère émouvante et chacun pourra ou non s'identifier avec ces deux loosers héroïques qu'aucun obstacle ne saurait fait fléchir. Mais le film est édifiant aussi entre les lignes, entre les mots (souvent ridicules..) que les deux acolytes se prononcent à eux-mêmes pour continuer leur course désespérée: on les regarde comme deux vieux ados aberrants, prisonniers de leurs années 80, incapables de comprendre que le monde a changé, que la musique qu'écoutent les jeunes n'est plus la même, que leurs amis ont évolué, que leurs camarades les ont plus ou moins abandonnés. Gervasi est devenu un scénariste célèbre, leurs femmes s'occupent de leurs enfants, leurs vieux fans dirigent des sociétés. Lips et Robb sont restés sur le quai de la gare, comme lors de leur dernière tournée européenne, managée par une fille inconséquente, incapable de bien organiser les concerts.
Galères après galères, ces deux vieux métalos, plus du tout infréquentables, s'accrochent à leur histoire rock'n'roll encore plus qu'à leur rêve de gloire, ou leur amour de la musique hard. Est ce vraiment d'ailleurs l'amour de la musique qui les fait continuer, alors que l'on parle peu de musique dans ce film? Est ce plutôt l'envie juste d'être enfin reconnu pour avoir su ne pas renoncer à leur intégrité musicale? Ou est ce plutôt l'incapacité de passer à autre chose après tant d'années passées à trimer pour rien? Comme si, cette persévérance un rien pathétique, était devenue leur seul raison d'être. Tel un vieux couple, Lips et Robb s'accrochent à la durée de leur idylle . Mais quelle que soit la réponse, la mauvaise foi souvent émouvante de ces deux musiciens, le film a pour vertu d'exister et donc de leur avoir procuré une dernière secousse électrique, histoire d'y croire encore un peu et de patienter jusqu'au prochain album.
Remarquons tout de même que Gervasi a tourné plus de cinq cents heures de rush: pour monter son film, il s'est fortement influencé de This is a spinal tap, un faux doc réalisé par Rob Reiner, un cinéaste aujourd'hui célèbre (Misery; Stand by me) qui porte le même nom que le batteur d'Anvil. Mêmes tournées sans aucun public, mêmes commentaires sur leur discographie, mêmes problèmes avec leur manager, mêmes espoirs, mêmes prise de bec, mêmes remarques débiles; mêmes acharnements à s'accrocher à son personnage et surtout même final, même climax au Japon. Une impression étrange qui rend ce film, en fin de compte, peut être moins sympathique qu'il n'en a l'air.

Fiche

Date de sortie cinéma : 3 février 2010
Réalisé par Sacha Gervasi
Avec Steve Kudlow, Robb Reiner, Kevin Goocher
Titre original : Anvil! The Story of Anvil
Long-métrage américain.
Genre : Documentaire
Durée : 1h20 min
Année de production : 2008
Distributeur : Zootrope Films