UN ENFANT SECRET ET CULTIVé

C'est à Vannes, en 1922, dans le Morbihan, que vient au monde Alain Resnais. L'enfant souffre d'asthme et vit reclus dans un foyer bourgeois auprès d'une mère possessive. Son père pharmacien le gâte et lui offre, dès son plus jeune âge, des illustrés que l'enfant dévore. La passion pour les bandes-dessinées ne le quittera plus. Comme on le verra, toute une partie de l'oeuvre du futur cinéaste est une tentative de parvenir à lier la construction d'une case de BD à la mise en scène. Resnais se passionne en particulier pour les exploits de "Harry Dickson" dont il tentera (en vain) quelques années plus tard d'adapter une aventure.
Le critique, proche des surréalistes et ami de Resnais, Roger Benayoun donne l'image d'un gamin timide, secret, introverti, calme, pondéré, sans débordement. Un enfant réfugié dans la lecture avec une attention méthodique. Il lit tout ce qu'il trouve. Benayoun fait taire une vieille légende tenace qui veut que Resnais se soit inspiré de Proust dont il serait le digne successeur. En réalité, le jeune Resnais a lu Proust parce que l'oeuvre se trouvait dans la bibliothèque familiale. Il n'en garde que peu de souvenirs et lui préfère de loin les oeuvres d'Aldous Huxley ("Le meilleur des mondes"), écrivain d'ailleurs qui avouait détester l'auteur de "A la recherche du temps perdu."
Resnais ne développe pas pour autant une conscience littéraire attachée exclusivement aux mots. Son imagination débordante lui confère une intelligence visuelle. Resnais voit ce qu'il lit, il fabrique des images, des visions à partir de ses lectures. Dans les illustrés et les "serials", il s'attache à considérer l'agencement des éléments dans une case ou des cases dans une page. Dans le film de 1989, "I want to go home", Resnais rend un hommage tardif à la bande-dessinée qui eut une résonance immédiate sur son appréhension du monde.
Il découvre le cinéma et, en particulier, Louis Feuillade (1873-1925), héros des premières années du cinéma, célèbre pour sa série muette et fantaisiste "Fantomas" (1913-1914). Resnais organise dans la maison familiale de vacances des séances de projections publiques à partir de morceaux de pellicules récoltées dans les poubelles des projectionnistes. Il commence aussi à s'intéresser aux textes de Jean Epstein qui pose, par exemple, cette interrogation que l'on croirait sortie de l'esprit de Resnais: "Pourquoi raconter des histoires, des récits qui supposent toujours une chronologie, la gradation des faits et des sentiments?".
Le futur cinéaste découvre aussi l'avant garde et le surréalisme. Il tient Breton pour un maître. Un après-midi, adolescent, il croise le père du surréalisme passage Vivienne. Il n'ose aller lui parler. Plus tard, Breton refusera d'aller voir "L'année dernière à Marienbad" parce qu'il se méfiait du scénariste du film: Alain Robbe Grillet (1922-2008). Les rendez-vous manqués ne manquent pas et jamais les deux artistes ne se rencontreront. Beaucoup d'écrivains surréalistes le regretteront amèrement, étant persuadés que les deux hommes étaient faits pour s'apprécier.

LES ARMES DU MONTAGE

Feuillade, Epstein et Breton. On peut essayer de voir en ces trois noms, les courants qui convergèrent vers le style unique du réalisateur de "Hiroshima, mon amour": une alliance entre le formalisme et le surréalisme. Alliance de ces courants auxquels il faut mêler un goût de plus en plus prononcé pour la langue et les mots. A l'exception notable de Feuillade, Resnais n'aime pas spécialement le cinéma muet et regrette très jeune l'absence de mots pour caractériser un personnage. Si son style mêle le formalisme le plus rigoureux à la liberté offerte par les surréalistes, Resnais rêvera tout au long de sa carrière d'y apposer une langue forte, vibrante "aussi belle que celle de Shakespeare".
Il monte à Paris, découvre le théâtre qu'il croyait détester et s'essaye au métier de comédien. Il fera une apparition dans "Les Visiteurs du soir" (1942) de Marcel Carné. Il est reçu second au premier concours d'entrée à l'HIDEC en 1943. Il étudie le montage. Très vite, il comprend la force de cet art qui permet de donner du sens à des images brutes, dépourvues de réalité. C'est à propos de Resnais que Godard écrira sa fameuse phrase "la morale est affaire de travellings".
En 1945, il abandonne des études qu'il juge trop théoriques et redevient, pour un temps, comédien dans un camp militaire. Il croise pour la première fois la route de Marcel Marceau. Mais Resnais abandonne ses velléités d'acteur. Il se juge trop irrégulier. Avec le recul, il constate quelques années plus tard que l'enseignement de la fameuse méthode de l'Actor's Studio lui aurait sans doute permis d'être à son meilleur, soir après soir.
Il commence à réaliser des court-métrages introuvables aujourd'hui dont le premier avec Gérard Philippe, son voisin. Commandes après commandes, il s'essaye finalement à son premier film important "Van Gogh" (1948). Dans ce court-métrage, Resnais filme délibérément en noir et blanc une exposition du célèbre peintre à l'Orangerie. Le cinéaste veut oublier la couleur du peintre, capter le geste de l'artiste et tenter d'enregistrer les mouvements de son âme tourmentée. Le court-métrage remporte un Oscar aux Etats-Unis.
La conscience politique du cinéaste s'aiguise. Et bien qu'il refuse d'être qualifié de "cinéaste politique", Resnais réalise très tôt des films où il dénonce les abus du système et les débordements fascistes. Non sans humour, il déclare avoir "choisi son camp" quand il apprit que Hitler avait interdit Mickey Mouse et Mussolini, Flash Gordon. Cet engagement à gauche lui permettra, aux débuts des années 60, de ne pas être estampillé totalement comme "un cinéaste de la Nouvelle Vague". En effet, les pères de ce mouvement (Godard; Truffaut; Rohmer; Rivette; Chabrol) revendiquaient très ouvertement leur filiation de droite. Heureusement pour Resnais, pourrait-on affirmer rétrospectivement, en se démarquant de ce mouvement, il put conserver sa liberté et son intégrité artistique. "On peut le dire aujourdhui: Resnais précède, côtoie, salue, déborde la Nouvelle Vague et lui survit" (Robert Benayoun).
Il réalise ainsi en 1950 "Guernica" sur la guerre d'Espagne, vingt ans avant son long métrage sur le même sujet: "La guerre est finie" (1966). Entre temps, Resnais monte le premier film d'Agnès Varda "La pointe courte". (1951)

NUIT ET BROUILLARD (1955)

En 1955, il s'associe à Jean Cayrol pour réaliser et monter "Nuit et brouillard", document d'exception sur les camps de concentration et d'extermination. Le travail de Resnais se borne essentiellement à monter et à associer les images filmées par les troupes américaines en découvrant les camps de la mort (parmi eux, en qualité de cinéaste, se trouve Georges Stevens, le célèbre réalisateur de "Géant" et "Une place au soleil"). Les images sont accompagnées par la voix de Jean Cayrol récitant son propre texte, ancien déporté à Oranienburg. Le ton du film est sec, tranchant, net, sans colère, sans sévérité, ni rancoeur, ni accusation. Resnais veut réussir à saisir le spectateur sans que celui-ci ne puisse détourner les yeux. Il veut l'inciter à regarder et met au point, pour ce faire, sa principale figure de style: le lent travelling avant qui provoque souvent anxiété et malaise chez le spectateur. Resnais veut culpabiliser l'image dans sa fausse candeur. Le cinéma classique se caractérisait par l'innocence revendiquée des images. Après la solution finale, après les séquences de "Nuit et brouillard", il n'est plus possible de regarder les images de la même manière.
"Nuit et brouillard" participera activement à l'avènement du cinéma moderne: un cinéma qui prend en compte le réel et interroge la mémoire des images. C'est un coup d'essai réussi pour l'apprenti cinéaste. Son premier long métrage "Hiroshima mon amour" enterrera définitivement le cinéma classique.
VAN GOGH
Réalisé par Alain Resnais
Film français.
Durée : 20min.
Année de production : 1948
NUIT ET BROUILLARD
Réalisé par Alain Resnais
Avec Michel Bouquet
Film français.
Durée : 32min.
Année de production : 1955
DISPONIBLE EN LOCATION au CLUB DU 7ARRT (voir partenaires)
Sources: Jean Tulard; Robert Benayoun; Georges Sadoul; Antoine de Baecque.
A SUIVRE...
