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Le film de la semaine
A SERIOUS MAN de Joel et Ethan Cohen
jeudi
21
janvier
2010
par Frédéric Mercier
Une comédie métaphysiques intime, un conte autobiographique philosophique et radical des frères Cohen en bonne forme.





LES MALHEURS DE L'HOMME ORDINAIRE
On se souvient que dans leur dernier grand film en date, le violent No country for old men, les Cohen dynamitaient totalement leur grand climax, le duel entre le mercenaire et sa proie. On suivait le shérif incarné par le taciturne Tommy Lee Jones qui voyait devant lui une voiture débouler. Ellipse, cut. La proie avait été descendue et le spectateur avait été privé du règlement de compte tant attendu. Ce principe de la frustration, d'un refus catégorique de montrer le déroulement mécanique et attendu des événements guide ici quelques idées de ce film très autobiographique, où les Cohen racontent une partie de leur enfance.

Larry Gopnick (Michael Stulbarg, acteur méconnu qui ressemble à s'y méprendre à Joachim Phenix) est prof à la fac comme l'étaient les parents des deux réalisateurs. Il enseigne les mathématiques, vit dans une villa proprette avec sa femme et ses deux enfants. Le jeune fils est sur le point de fêter sa Bar Mitzvah. Tout semble bien aller, ou du moins telles que les choses vont au début d'une comédie traditionnelle américaine. Mais un jour en rentrant chez lui, Larry apprend que sa femme demande le divorce et qu'elle entretient une liaison avec leur voisin Sy Ableman (Fred Melamed). A l'université, un étudiant tente de le corrompre pour obtenir sa bourse. Ses enfants ne s'intéressent pas à lui: sa fille n'a d'obsession que pour ses cheveux, et son fils pour la série préférée des Cohen enfants F Troop. Quant à son frère Arthur, il vit à ses crochets et passe ses journées à ponctionner son kyste. Tout d'un coup l'univers policé de Larry s'écroule et le discret professeur de mathématiques reconsidère sa vie comme une gigantesque catastrophe, ou plutôt une série d'emmerdements en chaîne.

En s'ingéniant comme à leur habitude à dépeindre le portrait d'un homme ordinaire sur lequel tous les malheurs du monde se confondent, les Cohen en profitent pour dépeindre leur environnement communautaire dans lequel ils ont grandi, la maison où ils ont vécu et l'ambiance si particulière de leur enfance. Ce qui donne à la fois au film un air de déjà-vu et en même temps d'intimité nouvelle, rarement usitée dans leur cinéma. Ils ouvrent A serious man par l'évocation d'un conte juif où une femme et son mari assassine un vieillard qu'ils soupçonnent d'être un dibbouk, c'est à dire un esprit, un mort vivant. Grâce à cette introduction, les Cohen posent les jalons du principe d'incertitude et de doute qui est le thème de leur film. Mais en plaçant leur préambule en Europe de l'est, ils démontrent l'incongruité qu'il y a encore à voir des juifs vivant en harmonie dans le middle west, une manière de se rire de l'imagerie mainstream tout en fustigeant un certain antisémitisme beauf incarné par la présence du voisin de Larry, gros chasseur débile qui préfère emmener son gosse tuer des cerfs plutôt que de l'envoyer à l'école.

 
DES ÉNERGIES DÉPENSÉES EN PURE PERTE

Souvent dans les films des Cohen, la mécanique tourne totalement à vide. Les personnages comme dans Fargo, The Big Lebowski, voire intolérable cruauté gaspillent leur énergie en pure perte. Un principe qu'ils avaient poussé jusqu'au dernier retranchement de leur humour absurde dans leur précédent film Burn after reading. Il n'y a rien à tirer des expériences, aucune morale sans doute. Les héros des Cohen s'épuisent à perdre haleine pour rien et ne retirent jamais rien ou peu de ce qu'ils entreprennent. Cette morale leur permet de se rire des codes hollywoodiens qui imposent toujours que les hommes retirent de leurs aventures cinématographiques une ultime parabole. Il ne peut y avoir de mouvement sans conséquences. Ce gaspillage énergétique, alors que le cinéma hollywoodien des années 70 avait servi à libérer les énergies frustes et maintenues prisonnières par le puritanisme américain, a souvent fait taxer les Cohen de cyniques, de méprisants. A serious man ainsi, au lieu d'aborder la comédie sous l'angle nostalgique et gnan gnan de la routine, enfonce le clou par son caractère radicalement sceptique.

Larry, face à tous ses malheurs, cherche en vain des explications, une manière de comprendre pourquoi Dieu s'acharne ainsi sur lui. Il va consulter tous les rabbins qu'il peut rencontrer. Aucun n'a de solutions à lui apporter, tous les rabbins donnent des pistes qui leur viennent à mesure qu'ils parlent, pistes qui leurs permettent un instant de continuer à assurer leur autorité auprès de Larry, pistes qu'ils suivent comme une corde pour se rassurer eux-mêmes. Larry ne peut s'accrocher à rien. Contrairement à bon nombre de personnages de leurs comédies précédents, Larry ne cherche pas à interférer dans le cours des choses en agissant sans réfléchir. C'est un être lâche qui croit aux mathématiques, un honnête enseignant qui ne veut même pas croire qu'un élève ait pu penser acheter sa probité. Mais à mesure que Larry vogue dans le flou, les tentations le guettent: ils commencent à reluquer et à fantasmer sur l'énigmatique et inflexible voisine, à caresser les billets de banque laissées sur son bureau. Perplexe face aux injustices du monde, à son Dieu créateur (les cinéastes sadiques), son code d'honneur, les traditions juives ancestrales dont par la bar-mitzvah il est aujourd'hui dépositaire, sont remises en question.

 
DE L'AMBIGUÏTÉ

Les Cohen ont inventé un film qui doit tout son sel, et le sel résultant peut être chez certains de la frustration, au principe d'ambiguïté que Larry théorise sous la forme mathématiques. Théorie quantique de Schrödinger selon laquelle tant que la boîte est fermée, on ne peut jamais savoir si le chat est vivant ou non. Quand elle sera enfin ouverte, on saura enfin. Face à toutes les productions hollywoodiennes qui montent des programmes, appuient tous leurs efforts scénaristiques sur l'enchaînement causal des choses, les Cohen radicalisent leur pensée en montant la comédie la plus frustrante qui soit.

Maîtres de l'ambiguïté, ils distillent des pistes un peu partout autour d'eux (Abraxas du nom d'un album de Santana que Larry ait censé avoir écouté, est le nom d'une déité gnostique) sans jamais apporter d'explications au malheur de Larry. Et quand finalement tout commence à aller mieux, ils ébauchent l'idée que son bonheur récent ne sera que de courte durée. Pourquoi le cours des événements a t il involuer sa course: Larry aurait il commis un acte insensé. Les Cohen ont leur chic pour faire peser de la tension et du suspens sur le moindre geste anodin: en trichant avec la note d'un élève, en un zoom avant, ils concentrent toutes les superstitions auxquelles croient Larry, de par sa religion, ses croyances. Alors quand le film commence à ronronner , que tout peut enfin concorder avec l'imagerie hollywoodienne traditionnelle, les Cohen tirent dans le tas, coupent... Un final qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler Elephant de Gus Van Sant, autre film sur l'absence d'explications pour tenter de briser le cours des choses. Mais dans le film de GVS, on savait comment les évènements allaient tourner. Là, rien. Les Cohen nous laissent avec la certitude dérisoire que rien ne pourra venir briser notre solitude et notre condition.

Date de sortie cinéma : 20 janvier 2010

Réalisé par Joel Coen, Ethan Coen
Avec Michael Stuhlbarg, Sari Lennick, Richard Kind

Long-métrage américain.
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h45 min
Année de production : 2008
Distributeur : StudioCanal

 



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