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MERCREDI 11 NOVEMBRE 2009
LE FEUILLETON DE THOMAS DEMOULIN
2001, L'ODYSSÉE DE L'ESPACE de Stanley Kubrick (partie 1)
par Thomas Demoulin
Cinema-take m’a accordé une trop grande confiance en me proposant de voir 2001, l’Odyssée de l’espace. Après plusieurs projections du film de Kubrick, j’ai recruté un assistant pour m’aider à poursuivre mon feuilleton. C’est indigne, je le sais. Mais figurez-vous que ce coursier a réussi à retrouver le grand réalisateur (dans un endroit qu’il a tenu secret) et à l’espionner en grand entretien « avec un type vêtu comme un vendeur de ballons ». Il a ajouté qu’il n’avait pas compris pourquoi ces deux « petits vieux » m’intéressaient, puis m’a remis l’enregistrement audio capturé là-bas. C’est ce document unique et inédit que je retranscris pour vous.

Retrouvez en bas de page, tous les liens vers l'intégralité des feuilletons de notre collaborateur Thomas Demoulin, éditorialiste de notre site partenaire: uneexpo.com.

1

« Hep, vous ! Oui vous ! Inutile de vous montrer du doigt en faisant l’innocent ! Je peux vous parler une minute ? – Mais naturellement, M. Kubrick. – À votre visage, je reconnais celui que vous êtes, alors pas d’esquive, hein ! Permettez-moi enfin de m’entretenir avec vous : cela fait presque dix ans que je suis là, et jamais nous n’avons eu le temps de parler. – Il me semblait que vous vous débrouilliez plutôt bien sans moi. N’est-il pas vrai que nous sommes tous deux fort occupés dans la vie ? Oh, ne me regardez pas comme ça ! – Votre expérience en la matière m’intéresse au plus haut point. – Cher M. Kubrick, tout l’intérêt est pour moi : je dois vous dire que votre film de 1968, celui avec les singes, les hommes et les machines de l’espace m’a parlé. Je confesse volontiers un léger narcissisme, c’est pour ça. Mais à nos âges, on peut bien se le permettre, non ? En revanche, je ne veux pas être flatteur : j’ai trouvé quand même que c’est un film cabotin et, bizarrement, trop sérieux, trop philosophique. Il y a un je ne sais quoi de décevant et de facile à la fin... – Je vous confirme que vous n’êtes pas flatteur, vous n’avez pas de souci à vous faire. – Ne prenez pas la mouche ; je suis mauvais juge lorsqu’il s’agit des œuvres humaines, tout le monde sait ça. »
Pour une raison que j’ignore, mon coursier n’a pu capturer la suite de la conversation. Le jeune homme s’est souvenu d’innombrables digressions abordant des sujets aussi variés que spécialisés. Il observa aussi qu’une complicité s’installait entre les deux (?) individus (?). Heureusement, sans qu’il en comprît la raison, l’enregistrement reprit alors que l’on revint à évoquer 2001, l’Odyssée de l’espace.
« Stanley, je dois quand même vous dire quelque chose et revenir à notre point de départ. 2001 est un film très ambitieux… – Oh ! eussé-je réalisé mon Napoléon ! Vous auriez vu le plus grand film de tous les temps. – Soit, soit, mon ami (mais ne me parlez pas de tous les temps, voulez-vous ; cela me fatigue !) ; cependant, là, vous cinématographiez les thèmes de la pensée métaphysique, en la déshabillant au maximum de toute incarnation historique, la science-fiction vous permettant de maintenir le récit à un niveau très abstrait, à la limite du pur conceptuel d’un traité philosophique. – Je trouve que 2001 est assez ludique, c’est un questionnement sans affirmation ; et je crois que c’est cela que vous me reprochiez tout à l’heure. »

2

« Mon film est une bulle flottant au-dessus de nos têtes, mais c’est une bulle qui prend l’air, non ? – Peut-être. Mais je voudrais surtout m’entendre avec vous sur le dénouement du film. – Pourquoi ? Sauf votre respect, Alh, regardez encore la fin et faîtes-vous votre idée. Ne vous préoccupez pas de moi, mais des images que vous voyez ! – Justement Stanley, vous êtes trop bon métaphysicien pour ignorer que ce qui importe, c’est tout autant ce que l’on ne voit pas, comme dans une enquête policière ! – Je vous écoute, Alh ; mais j’attends que vous en restiez à ce qui apparaît, laissez tomber vos verres. – Comme le vieux Bowman dans sa chambre : habiter et se laisser habiter, être sans intérieur ni extérieur. – Continuez, Alh, mais ne jouez pas sur les mots. – Bon, comme vous voudrez. Mais il me semblait que vous aimiez les femmes… Passons. Alors, le spationaute Bowman, l’homme-proue, l’avancée ouvrant sur l’univers et se finissant en lui, c’est aussi le nœud qui vient boucler la boucle et, du même coup, la relancer, faire repartir l’histoire de l’humanité vers le n+1 de son évolution. Dans la fameuse chambre style 18ème où se pose Bowman, j’ai un espace dont je peux voir et mesurer les dimensions, la contiguïté et l’ordonnancement grâce aux carrés lumineux qui le pavent. Tout ce qu’il y a de plus habituel, en somme. Mais dans cette même pièce, j’observe une temporalité discontinue, rompue, apparemment contre-intuitive. Et j’ai lu quelque part une formulation étonnamment très exacte de ce que j’ai vu : « nous voyons tout de suite avec évidence que rien n’est venu se glisser entre cet état [antérieur] et l’état présent […] Il n’y a pas eu non plus intercalage brusque d’un élément opaque qui aurait séparé l’antérieur du postérieur comme une lame de couteau sépare un fruit en deux. […] Ce qui sépare l’antérieur du postérieur, c’est précisément rien ». Ne trouvez-vous pas, Stanley, que votre séquence est l’expression purement visuelle de ce que je viens de dire ? – Ah ! Je vois que vous tentez de remonter à la source littéraire de mon cinéma. Vous savez que j’aime la lecture. Et je sais où vous avez été piocher votre citation : vous êtes perspicace, Alh ! – Stanley, parlez-moi de votre art du montage, puisque de cela il est question. – Je n’aime pas commenter ce que j’ai filmé : j’ai cette seule prétention de croire qu’un bon film se suffit à lui-même, comme un automate, comme vos créatures à vous d’ailleurs. Mais notre sympathie m’oblige. Je me souviens nettement du jeu avec Keir Dullea. »

3

« Gros plan. Je veux tes yeux, leurs vibrations. Ta conscience. Je passe en caméra interne ; tu vois un astronaute, vêtu comme toi, debout exactement à l’opposé de la chambre. Allez, je coupe ! Plan moyen. Je coupe ! Gros plan sur lui ; oui, c’est bien toi ! Mais que tu as vieilli ! Ne bouge pas, Keir, joue avec tes yeux ! Là ma caméra saisit l’inquiétude, l’angoisse. Je coupe ! D’un coup le contre-champ devient champ ; ma caméra derrière ton épaule gauche montre l’espace qui te fait face : plus rien maintenant. Le néant, entre ce que tu as été et ce que tu es ! Va ! Franchis la distance ! Reviens lentement vers ta situation antérieure : moi, je ne bouge pas. Oh, Bowman, merci, comme je t’aime, j’ai attrapé le néant, j’ai enregistré la présence du néant, c’est fou, c’est beau ! Attends, avance, bientôt tu vas savoir. Moi, je coupe, je « néantise » !
Voici, dans une pièce attenante, une salle de bain. C’est ton image dans une glace que l’on voit dans mon plan. Tu découvres ton nouveau visage, ses rides, ses poils blancs. Le Bowman que tu connais est nié par cette image que tu observes ; fondamentalement, c’est aussi le monde que tu connais et où Bowman vivait qui est nié. Tu es déstabilisé, quelque chose dans ta relation à cette pièce ne colle pas. Un bruit attire ton attention – et c’est déjà trop tard pour ce toi, ta conscience est partie ailleurs. Un travelling sur la droite, la caméra est à ta place ; l’inquiétude, l’angoisse peut-être : c’est ça le mouvement. Un vieil homme mange, assis, le dos tourné, à l’autre bout de la pièce. Coupe ; contre-champ ; coupe encore ; champ : ah, ça y est ! J’ai capté son regard, si furtivement ! Mais là il se lève, pour vérifier s’il y a bien quelque chose ou quelqu’un ; tu franchis l’espace-temps qui te sépare de l’ancien moi, plus jeune, mais évidemment il n’y a rien ni personne, alors tu vas revenir à ce que tu es. Néant ! Mes coupures sont ta néantisation, Bowman ! Ma caméra se trouve maintenant à l’opposé de la salle de bain, et tu es totalement seul dans cette pièce où, désormais, tu mènes ton existence : tu manges, tu vis avec la pleine conscience de la néantisation de ton passé. Ta robe de chambre, je la veux sombre car ta métamorphose s’accomplit. Bientôt tu sauras, bientôt tu connaîtras l’équation la plus importante de la vie, la clef de toute l’évolution de la vie consciente. Bientôt tu verras que ton odyssée est un voyage dans les structures de l’être inquiet qui a conscience de son essentielle mobilité. – Une définition du cinéma ? – Même s’il est grisant de filmer l’origine du néant, le désir de très bien faire ne doit pas exclure l’humilité ».

À suivre…
En attendant, saurez-vous retrouver le célèbre texte philosophique auquel Alh fait référence ? Laissez vos réponses sur le forum de cinema-take.com et n’hésitez pas à critiquer Alh (il a l’habitude) !



COMMENTAIRES DES INTERNAUTES

thomas
« Merci de vos commentaires, c'est agréable de lire des réactions.... N'hésitez pas ! ... Alors pour Borzage, oui il s'agit bien d'un philosophe très célèbre du 20ème siècle. ... J'hésite à donner un indice. Disons quand même que son ouvrage d'ontologie (c'est lui qui le dit, hein !), même s'il est peu lu finalement, est tout aussi célèbre et, évidemment, antérieur à 1968. C'est un livre né pendant la deuxième guerre mondiale. ... Alh attend vos réponses, à la page près ! »
14 novembre 2009
dwight
« Merci, très intéressant. »
12 novembre 2009
borzage
« Magnifique, drôle et vraiment intéressant. Pour le texte, je cale bien que j'hésite entre quelques grands philosophes du XXème siècle... »
12 novembre 2009
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