CAVE OF FORGOTTEN DREAMS de Werner Herzog

CAVE OF FORGOTTEN DREAMS de Werner Herzog

Herzog use avec raison du procédé 3D pour confronter le regard du spectateur du XXIème siècle aux peintures rupestres de la grotte de Chauvet en Ardèche. Judicieux.

Filmer des dessins

On sait le goût d’Herzog pour les lieux sauvages jadis traversés par l’homme et qui, depuis, n’ont pas changé. On sait également l’amour qu’entretient le cinéaste pour les endroits mystérieux où se tissent d’étranges liens entre le visible et l’invisible. Dans Cave Of Forgotten Dreams, le réalisateur de The White Diamond nous fait partager le suprême privilège qui lui a été accordé par le ministre français de la culture: arpenter la grotte de Chauvet en Ardêche qui contient environ 400 dessins datant d’il y a plus de 30 000 ans. Privilège d’exception dans la mesure où ce sanctuaire n’est ouvert que très rarement à quelques paléontologues triés sur le volet. Fidèle à ses méthodes où il excelle à prôner le faux pour obtenir le vrai, à son art de mettre en scène le geste le plus trivial, à pousser ses interlocuteurs dans leurs propres limites pour séparer le juste de la pose, Herzog fait de ces quelques scientifiques privilégiés les personnages secondaires, émouvants et burlesques d’un film plus contemplatif qu’à l’accoutumée. Car, dans Cave Of Forgotten Dreams, les héros ne sont pas les êtres humains mais bien ces grandioses peintures qui nous étonnent tant par la maestria de leur exécution que par leur âge canonique. L’art pariétal de Chauvet prouve que les artistes de l’Arignacien étaient capables aussi d’abstractions.

La question de savoir ce qui est vrai ou non dans le cinéma d’Herzog a peu d’intérêt dans la mesure il fabrique de tels noeuds avec le réel qu’il serait tout aussi dingue que lui de les démêler. Qu’importe donc de savoir si c’est lui qui a demandé au chef de l’expédition d’ordonner une minute de silence quand ils pénètrent pour la première fois dans le sanctuaire. Que ce soit inventé ou non, ce qui compte bien évidemment, c’est ce qu’Herzog a conservé au montage. Et rarement aura-t-on vu, même dans l’un de ses documentaires, autant d’espaces accordés à l’observation des dessins rupestres. Si bien que l’on a parfois l’impression qu’Herzog n’a pas grand chose à dire de plus, que tout ce qui le fascine est là, devant ses yeux. Il suffit de regarder pour remonter dans le temps. Il suffit d’enregistrer pour produire du sens. Le cinéaste part à l’aventure pour nous montrer des choses qui nous regardent froidement et que nous ne pouvions pas voir.

Choc, réflexivité et fascination

Pas plus que la question du réel dans le cinéma d’Herzog, le temps n’est plus désormais à réfléchir la pertinence du procédé 3D. Par contre, on reste sans voix devant une autre vraie pertinence: celle d’Herzog qui utilise cette technologie en étant le premier à lui donner enfin du sens. Le cinéaste filme, regarde et s’interroge sur les premiers dessins connus de l’humanité. Il les donne donc à voir avec le dernier moyen technique d’appréhension du réel. La réflexivité du moyen de visionnage avec le sujet appréhendé produit du sens et, enfin, la fascination escomptée par ce cinéaste éminemment romantique. Par la 3D, ce n’est pas tant le relief qui étonne, que l’écart et la familiarité entre les peintures rupestres et la fonction première du cinéma.

Au fond, rien de bien nouveau chez Herzog: des personnages pris dans leurs contradictions jusqu’au mi-burlesque mi-tragique, des paysages étranges et inaccessibles, des forces invisibles, et le choc des époques, des technologies. Seulement, si on aime ces aventures-là, si on apprécie la voix à la fois sage et espiègle de son narrateur, on viendra se promener aisément dans cette antre des mémoires qu’Herzog veut nous dévoiler. Après les continents, les pôles, les exoplanètes, les mondes fantastiques et mythologiques, Herzog, le cinéaste voyageur, n’avait encore jamais été au centre de la terre pour sonder la mémoire de l’humanité. C’est chose faite.